02 A - Valerie W - Ricochets

A ce moment-là, je ne sais pas encore que je le fuis. Il s’est probablement caché sous le lit. Juste avant l’aube, je prends un bus pour quitter la maison. Au lycée, une amie me prend sous son aile et m’offre l’asile. A Metz, étendue sur le vaste canapé du salon de ses parents, je l’écoute dormir, les yeux collés au plafond. Oui, malgré tout, il me suit, je le sens, je le sais. A la fin, je n’y tiens plus. Je me lève, m’habille et regarde sous les meubles pour me persuader qu’il n’y a rien. Réellement ? Alors, j’abandonne cette ville et enfourche une moto, son conducteur me prête un casque intégral. Dans le petit rétroviseur, je vérifie que nous ne sommes pas suivis. Arrivée à Sarrebrück, je dors au dernier étage, sur un bloc de mousse dense. Il lui est impossible de se glisser dessous. Et pourtant sur le maigre balcon, il doit être en train de me guetter. A bord d’une 4L, je gagne Nancy. Et dans ma chambre d’étudiante, sur mon lit étroit dont je perçois chaque latte, je l’entends s’agiter. Même avec les oreilles bouchées par mes mains pressées, il s’obstine. Je ne peux le supporter.

Paris, est-ce le bout du monde ? En regardant défiler les paysages, par la fenêtre du wagon, je fais le pari d’arriver au milieu d’une si grande foule qu’il ne pourra m’y retrouver.

Dans un studio au 6ème étage, par intermittence, sur mon grand matelas posé sur à même le plancher, je réussis à grappiller un peu de sommeil. Métro Couronne, sur le quai, mon voisin partage une de ses cigarettes roulées en forme de cône. L’autre, je l’oublie, cet ennemi collant, envahissant, omniprésent.

Comme prévu, il revient me hanter dès que je redescends sur terre. Y’a-t-il un bout du monde où il ne me trouvera pas ? A bord d’un A320, je prends la direction du Pacifique.

A San Francisco, ma pièce de vie donne sur une forêt d’eucalyptus à travers laquelle j’aperçois le Golden Gate. Derrière moi, il est tapi, prêt. A quoi ?

Au retour, direction l’Atlantique. Le jour se lève deux fois. J’admire le miracle, par le hublot.

Dormir enfin. Le rêve m’emmène à Athènes.

Dans cet immeuble cossu, je pose mes affaires dans une pièce minuscule. La fenêtre au verre opaque donne sur le local des poubelles. Le soir, il fouille les ordures en me jetant un regard que je ne vois pas.

Un nouvel avion, la mer vue de haut me console.

A l’arrière d’une vieille Renault 5, je ferme les yeux.

Sur les rochers en Ardèche, au bord de la rivière et de ses tumultes, dans mon sac de couchage, je regarde les étoiles envahir la nuit. Il ne viendra pas, je suis pleine d’espérance. Inutile.

A bord d’une Mercedes familiale, je dois continuer à lui échapper. Vers un aéroport, destination le sud.

Du balcon mauresque de l’immense palais qu’est ma chambre à la Mamounia, dans la douceur de l’air saharien, je regarde les lumières de l’hôtel se refléter dans l’eau verte de la piscine.

Dix minutes de répit plus tard, je me suis laissé surprendre, allongée sur un King size bed d’un hôtel à Phoenix. Une loggia à la mexicaine, un éclairage doré renvoyé par un bassin azur, bordé de solides palmiers me confirme qu’il habite aussi dans cet endroit perdu.

La télécommande à la main, je fais défiler des images de films entrecoupées de publicités criardes sur l’écran d’un immense poste de télévision. Ma réunion de travail doit se tenir beaucoup plus tard.

De retour à Londres, je contemple, tentée, une masseuse travailler sur le corps d’un businessman jet-laggé, son fauteuil installé sous une verrière lumineuse. Se pourrait-il qu’il m’oublie si je passe, moi-aussi, par ses mains expertes ?

Des chaines sont posées sur les pneus du taxi qui m’emmène de Genève à la Plagne. La montagne blanche et bleue lui fera-t-elle rempart ?

La neige a tout envahi. De mon lit mince, j’aperçois la crête dentelée des Alpes retenant l’apparition du soleil. L’autre s’est installé sur le bord du lit en bois. Je lui jette un œil distrait

Un train, un aéroport, de l’Amaretto acheté dans un duty-free shop. Embarquement avec British Airways. Dans ma cabine privée, sur une longue liste de films, je choisis une comédie américaine légère. Je ne sais rien du néant au-delà du hublot. Lui, il a déjà pris sa place. Entre deux scènes d’un scenario convenu, j’ose parfois le regarder, posé sans façon sur la couverture chaude entourant mes pieds fragiles.

A la campagne, cernés d’arbres et de verdure, nous sommes maintenant deux dans un lit moyen puis plus grand. Des enfants naissent, grandissent. Mon sommeil s’allonge sur le matelas épais et confortable d’une vie à deux, à trois, à quatre, puis, à nouveau, à deux.

Je marche, de la maison jusqu’au bout du champ. Mes trajets se raccourcissent. Il demeure là, je le regarde avec indulgence, toujours prête à l’interroger.

Le temps qui passe.

Valérie W.