2A - Diana W - Voyage à contre sens

L’usage du monde m’a emporté à la suite de Nicolas Bouvier jusqu’à ce moment cosmique au sommet du monde au Khyber Pass. Nature, ciel, étoiles et air de cristal déchirant se sont confondus et la bouffée de cigarette partagée avec les inconnus dont on ne pourra jamais oublier le visage m’a bouleversée. Mon voyage n’a ni début ni fin. Il déroule ses séquences sur fond sonore de rails, et me voilà sur la couchette supérieure, 10 ans, traversant l’Europe à bord de l’Express Orient et non Orient Express avec ma mère ayant développé une horreur de l’avion et se servant de moi pour remplir les fiches de Douanes et autres corvées de scribe à remettre au contrôleur aux arrêts nocturnes, dans des gares aux panneaux en cyrillique et au brouhahas dense malgré les heures tardives. En ce temps là le Rideau de Fer était une réalité et non pas comme aujourd’hui un fantôme assimilé au Père fouettard d’un temps de froid, pénurie et brimades, un temps de marché noir, et contrebande, un temps de manque de tout et de vente de n’importe quoi. Le temps de mes 10 ans.

Mon voyage se déroule sous mes yeux et je le vois s’enfuir devant moi, assise dans le mauvais sens, celui des au revoir , celui des vitres où viennent s’écraser les gouttes de pluie, les larmes, les manques.

La Terre et le Monde m’ont offert leur hospitalité, leurs merveilles et leurs trésors de Sagesse de folie de bonheur et de joies.

Les retours ont partagé avec moi leurs déchirements leurs distances leurs absences et pourtant malgré tous les moyens de transports que j’ai pu emprunter depuis l’Express Orient » Domodossola, Trieste, Belgrade, Zagreb, » les cahots de la voie ferrée, l’odeur métallique du voyage ferroviaire le bien nommé, les réveils douaniers, les fouilles de bagages, oui l’Express Orient est resté l’archétype du voyage au bout de la grisaille, de la brume, le coeur battant en attente de l’éclatement du Bleu de la Lagune de Venise où enfin nous montions à bord de la Romantica ou de l’Agamemnon qui nous emporterait au pays où commence le vrai bleu, ainsi que Lawrence Durrell l’a si bien exprimé !

Depuis le siège à contre-sens je vois ce voyage s’étaler s’allonger s’étirer à ma guise, je suis toujours l’enfant de 10 ans ni tout à fait ici, ni tout à fait là bas, et ressens en communion avec Nicolas Bouvier, cette bouffée de fumée qui déchire la gorge et picote les yeux à la pointe du jour devant l’inconnu immense et offert.

La vrai voyageuse en moi ce fut cette fillette à l’imagination fébrile, inventant les merveilles qu’elle verrait un jour et qui forte de cela se sentirait partout et toujours chez elle.

l’Express Orient m’a offert l’Usage de mon monde.

Diana W.