2A - Dominique B. Voyages Voyage

Voyage ? Voyage…voyages… Comment oser après Jean Giono ou Fernando Pessoa vous proposer un Voyage Immobile ? Un voyage intérieur alors ? Trop intime peut-être… Victor Hugo a écrit : « Si tu veux faisons un rêve… Tu m’emmènes je t’enlève… » ! Oserons-nous ? Je laisse entrebâillée la porte de mes songes…il vous suffira d’un souffle pour l’ouvrir. Oh vous êtes là ! Merci de votre curiosité et votre audace ! Nous ne sommes que deux…ce sera idéal ! Entrez dans mon salon…voyez comme le parquet luit du halo doré des bougies parsemées sur la cheminée, la console, les étagères. Oui ? Un éventail sur la table basse…toute mise en scène exige des accessoires voyons ! Approchez-vous de moi…plus près…face à face…ne bougez pas encore…écoutez…le violon se révèle presque en silence…il nous apprend le balancement…votre poitrine contre la mienne…fermons les yeux…nous nous reverrons plus tard…ce léger tangage qui nous unit maintenant s’accorde au piano qui s’est entremêlé tranquillement aux volutes de l’alto. Prenez ma main…entourez mes épaules de votre autre bras…lentement, très lentement…mon front se pose sur votre joue alors que j’enveloppe votre cou d’un embrassement léger. Nous sommes bien ainsi, n’est-ce pas ? Nos corps se tutoient discrètement et conjuguent leurs tempos.

Voici le grand maître…laissez-le, sans crainte, déchirer et déplier votre âme de ses étirements, de son soupir infini. Le bandonéon nous étreint, avec prévenance. Sentez-vous comme sa plainte nous rapproche et éveille nos envies d’ailleurs ? Nous voilà prêts à glisser ensemble sur ce sol lustré qui accueille maintenant nos émois. Nos pieds caressent, frôlent le parquet et nous guident vers nos contrées intérieures et leurs détours. Chaque variation de la musique provoque une vague qui nous submerge et nous emporte, toujours plus loin, au plus près de soi, cet autre muselé, cette palpitation assourdie qui respire enfin.

Ressentez-vous comme nos corps murmurent simplement ? Nos mouvements consentis revêtent la forme d’un éclair de la plus tendre des douceurs…d’une étincelle de plaisir bouleversant. Avez-vous jamais dit « oui » avec plus de ferveur ?

Pendant que dans vos bras j’entrelace ma passion et ma sérénité, mon impatience s’alourdit d’une langueur ouatée. Percevez-vous l’écho de nos altérités qui résonne souplement ? A chaque mesure, à chaque pas, à chaque mouvement de mes hanches, à chaque impulsion de votre torse, frémissez-vous du sobre ravissement qui farde nos impudeurs contenues ? Y reconnaissez-vous votre chant secret, votre terre d’abandon ?

Les dernières mesures…le silence nous ouvre les yeux. Nous voici de retour. Instant cruel de la séparation … Saisissez-vous de l’éventail pour rafraîchir vos joues rosies…

Ne refermez pas la porte en partant…

Dominique B.