2B - Béatrice Z. - Kafka ne meurt jamais

J’ai envie de prendre un bain. Ils grouillent, ils tentent vainement de grimper les parois glissantes de la baignoire. Ils l’ont envahie pendant la nuit. Ils aiment l’obscurité. Ils sont arrivés en rangs serrés par la bonde. Que cherchaient-ils ? A se rafraîchir ? Quelque chose à grignoter ? Qui sait ? Ils sont les envahisseurs de la maison, de la cour.

Qui n’a pas vécu en Iran ne connaît pas les cafards…

Les cafards y sont iraniens de forme, de grandeur, de nationalité et de couleur.

Ils sont même doués de parole…

Dans les quartiers pauvres, au sud de Téhéran, on traite les femmes en chador noir de « sousk », de cafards…

Hideux et grouillants, ils sont noirs, luisants, longs, et peuvent atteindre dix centimètres de longueur. Leurs pattes noires grincent sur les parois blanches de la baignoire. Leurs antennes mobiles remuent follement, ils se cognent les uns aux autres, affolés. Ils se sont piégés eux-mêmes car ils ne peuvent pas rebrousser chemin.

Les cafards sont des insectes charognards, ils mangent absolument tout, végétal, plastique. Bien qu'ils aient une préférence pour les sucres, les protéines et les féculents, ils sont également connus pour leur appétit des cheveux, les livres et la matière en décomposition, et peuvent même se montrer cannibales, mangeant leurs propres larves et leurs semblables

J’en ai pris l’habitude, ils ne me font pas peur. J’ai de la curiosité pour eux. Je les observe. S’ils existent, il doit y avoir une raison.

Moins de 1 % des espèces connues de blattes interagissent avec l'être humain et peuvent être réellement considérées comme des indésirables.

Alors j’ôte le bouchon de la baignoire et je mets la pression : le jet d’eau les rend fous, ils glissent désespérément vers leur mort.

Je peux prendre mon bain.

J’ai fait connaissance avec eux … sur le siège des toilettes… Drôle de sensation que le chatouillis des antennes sur l’intérieur de ma cuisse… J’ai bondi et j’ai regardé ! Horreur ! Je n’en croyais pas mes yeux ! De ce moment, je n’ai plus jamais oublié de rabaisser le couvercle APRES et de tirer la chasse AVANT…

Ils sont partout : à la nuit tombée, à la lueur de la lampe de la cour, ils arrivent en cohortes par centaines, grouillant autour de la table dressée pour le dîner.

Le rituel : ouvrir le robinet du tuyau d’arrosage et faire le grand ménage à haute pression.

Ça prend presque une heure.

Le lendemain matin, on ramasse à la pelle les cadavres noyés.

Le soir ils reviendront.

Les cafards sont des insectes charognards, ils mangent absolument tout, végétal, plastique. Bien qu'ils aient une préférence pour les sucres, les protéines et les féculents, ils sont également connus pour leur appétit des cheveux, les livres et la matière en décomposition, et peuvent même se montrer cannibales, mangeant leurs propres larves et leurs semblables.

(au cas où vous l’auriez oublié)

Mon ami Mana, dessinateur de BD pour enfants par obligation, mais surtout de dessins politiques, a failli perdre la liberté, et peut-être la vie à cause de l’un de ces foutus cafards…

Mana est issu d’une famille persane peu banale, ses deux parents étaient professeurs de littérature persane, son père, un poète célèbre. Elevé dans un environnement très littéraire qui tranche avec un Iran en pleine islamisation, il publie, dés 16 ans, dans divers magazines. Sous le régime de l’Ayatollah Khatami, ses dessins prennent une coloration politique et métaphorique grâce à une relative liberté de la presse.

Mais le régime change en 2004 et Ahmadinedjad au pouvoir, la presse est à nouveau verrouillée et persécutée.

Alors commence le calvaire de Mana.

Son histoire pourrait s’intituler « Ou-comment-risquer-la-prison-à-vie-en- donnant-la-parole-à-un-gentil-cafard-qui-prononce-un-mot -« maltapropos ».

Il dessine sur commande de l’état une BD pour enfants dans un journal officiel, Iran, et prête à son personnage, un cafard qui discute avec un enfant, un mot azéri qui signifie … rien du tout puisqu’on l’emploie quand justement on ne trouve pas ses mots ! Ce mot, c’est « namana ». On pourrait le traduire par « bof !... »

Dans la bouche d’un cafard, c’est une insulte insupportable pour les Azéris, peuple d’origine turque vivant au nord de l’Iran. Ils sont opprimés par le régime, et « namana » est la bombe à retardement que les Azéris font exploser dans la rue ! Le régime en profite pour accuser Mana d’être la cause de la révolte azéri, arrête de nombreux opposants, tire sur les manifestants faisant douze morts… et emprisonne Mana et son Rédacteur en chef.

Enfermé dans une minuscule cellule de la trop célèbre prison d’Evin, l’ancienne Savak –dans laquelle le Shah et son successeur religieux firent torturer et tuer tant d’opposants – Mana vit l’enfer et connaît la terreur des interrogatoires et de la torture. Durant plusieurs semaines, c’est la descente aux enfers… Il a peur de mourir.

C’est une histoire kafkaïenne, que lui reproche-t-on ?

« Un dessin si ordinaire » comme il le dit lui-même…

Après deux mois de détention, il obtient un droit de sortie temporaire.

Il décide alors de s’enfuir avec sa femme Mansoureh. Ils se réfugient à Abu Dhabi, des amis tentent de les aider, en vain… Et c’est l’exil forcé, la course en avant, la peur au ventre. Ils trouvent refuge en Malaisie, après avoir fait halte en Turquie, en Chine… Il raconte qu’à son escale de Pékin, il a passé une nuit en prison, en attendant d’être extradé en Iran. « Dans la cellule d’à côté, j’entendais ma femme pleurer. Atroce ».

Enfin, ils parviennent à rejoindre Paris et à s’y installer en 2011.

Mana a écrit une sublime bande dessinée, intitulée « Une métamorphose iranienne », qui lui a valu de nombreuses récompenses internationales, des éloges dans la presse : Membre de l’association Cartooning for Peace, il a reçu le Prix international du dessin de presse, le 3 mai 2012 des mains de Kofi Annan.

Ici, dans mon pays, j’ai revu quelques cafards, de minuscules insectes marron, ils ne font vraiment pas le poids contre leurs collègues iraniens !

Béatrice