2B - Corinne LN - L'été 76

Cet été là, elle avait décidé de partir seule. Elle rêvait d’aventure, d’imprévu, de belles rencontres et surtout elle voulait découvrir ses propres limites. Elle ne croyait pas si bien dire car elle va sans doute rendre l’âme sur le tarmac du petit aéroport de Sitia, avant même d’avoir passé la douane. Dans la file d’attente, statufiée depuis de longues minutes sous un soleil de plomb, elle fond, elle ruisselle, elle devient fontaine pour abreuver le sol bétonné. Son short en jean et son tee shirt imbibés de sueur moulent chaque repli de son corps. Elle n’est déjà pas bien épaisse, alors quand elle aura perdu ses quatre-vingt pour cent d’eau, il ne restera qu’un squelette recouvert de peau desséchée. Le commandant de bord avait annoncé 50° à l’ombre mais sur une île, elle espérait avoir un peu d’air. Elle a choisi la Crète en feuilletant un guide du routard qui trainait chez sa meilleure amie. Cette ancienne porte de l’Orient, encore peu touristique lui a semblé une destination exotique à souhait et compatible avec son budget d’étudiante. Pourtant en sortant du cockpit climatisé de l’avion elle a failli faire demi-tour. La chaleur s’est abattue sur elle comme un monstre carnivore, la faisant flageoler. Pas de répit, sous le toit de tôle de l’aéroport, les deux gros ventilateurs qui tournent en boucle brassent un air brûlant. Et rien pour se désaltérer en ce milieu d’après-midi, l’unique bar est fermé, c’est encore l’heure de la sieste. Un douanier au regard peu amène lui fait signe d’ouvrir son sac d’un mouvement de menton péremptoire. Dans cette fournaise, les voyageurs s’éventent comme ils peuvent avec leurs billets d’avion et s’éparpillent rapidement après avoir récupéré leurs bagages. Mais sa valise rouge achetée pour l’occasion n’arrivera jamais et elle reste seule devant les tapis roulants désespérément vides. Elle finit par trouver un interlocuteur bilingue qui lui fait comprendre dans un anglais rugueux que sa valise est probablement restée à Paris. Elle arrivera demain ou après-demain peut-être ? Heureusement elle a tassé dans son sac à dos avec ses papiers et son précieux guide, une trousse de toilette, une robe légère et un maillot de bain. Ouf, elle pourra se changer à l’hôtel dans la fraîcheur de l’air climatisé. Cette pensée lui donne le courage de ressortir sous le soleil implacable pour trouver un taxi.

Le chauffeur lui sourit montrant une rangée de dents anarchiques qui n’ont probablement jamais vu de dentiste, il a le visage luisant, les cheveux gras et deux belles auréoles sous les bras. Même en roulant avec les vitres ouvertes, l’air est suffocant. Elle se liquéfie sur le siège en tissu, c’est certain elle y laissera une jolie flaque. La petite voiture traverse des paysages arides, longe des plantations d’oliviers décharnés, de petites éoliennes effondrées, de jolies bergeries désertées. On aperçoit la tâche verte d’une palmeraie dans le lointain mais la mer méditerranée reste bien cachée.

Aux abords de Sitia, petite ville blanche, un monastère entouré de ruines surplombe un pic rocheux. Après avoir traversé une place bordée de bars et de tamaris, le taxi la dépose enfin devant une grande maison aux volets bleus. C’est bien ici. Au-dessus de la porte, on peut lire sur un écriteau gravé en lettres rondes : « Venus Pension ». Dans l’entrée exiguë de l’hôtel, elle ne trouve pas la fraîcheur tant espérée mais l’accueil est sympathique, une jeune-femme enjouée lui explique que la climatisation ne fonctionne plus mais elle aura un ventilateur dans sa chambre, donc tout ira bien. Elle se sent sale, collante, un tantinet indécente et surtout exsangue.

Après avoir manqué de s’assommer dans l’étroit escalier, elle découvre sa chambre qui est petite et rose. Tout est rose, le papier peint, les rideaux et même les fleurs qui ornent le dessus de lit damassé bien superflu. En, cette fin d’après-midi la chaleur est toujours accablante malgré le petit ventilateur qui tourne à s’en arracher l’hélice. Une bouteille d’eau minérale est posée sur un napperon brodé qui couvre une table minuscule. Elle se jette dessus après avoir posé son sac sur l’unique chaise, le liquide est tiède, presque chaud mais c’est mieux que rien. Sa chambre donne sur une placette encore déserte flanquée d’un grand platane et les volets entrebâillés laissent passer un rayon de soleil dérangeant. Des effluves désagréables émanent de la salle de bain, un mélange de fosse septique et de produit d’entretien mais au moins elle va pouvoir prendre une douche. Elle rêvait d’une cascade glacée, elle se contentera d’un filet d’eau tiède, c’est déjà ça et de toute façon elle est trop épuisée pour aller se jeter dans la grande bleue. Dans cette touffeur, allongée sur son petit lit, ruisselante, écarlate, elle attend le coucher du soleil.

A la tombée de la nuit elle se risque enfin à sortir de l’hôtel, elle n’a rien avalé de la journée. Elle grignote du bout des lèvres une salade grecque très chargée en oignons crus dans la taverne mitoyenne. Elle testera le raki une autre fois. Les quelques convives attablés ne lui prêtent aucune attention. Elle voulait être seule, c’est gagné elle se sent vraiment seule, presque en exil. Pourtant, elle aimerait pouvoir échanger pour prendre un peu de recul et retrouver son sens de l’humour mais elle n’a même plus l’énergie de se projeter dans ces vacances dont elle a tant rêvé. Non elle ne pleurera pas, elle ne reprendra pas l’avion demain non plus. Il faut tenir, coûte que coûte.

La nuit sera torride mais pas dans le sens où elle aurait pu l’espérer. Le petit ventilateur a beau s’escrimer dans un boucan d’enfer, elle est en état de survie, au bord de l’apoplexie. Dans la fournaise de sa chambre rose, elle suffoque sur les draps trempés de sueur, priant pour s’endormir d’épuisement. Par instant elle a l’impression que son cœur va s’arrêter, que son crâne va exploser. S’il y avait un frigidaire dans la chambre, elle mettrait sa tête dedans. Bien sûr, elle a ouvert les volets sur les bruits de la nuit espérant y trouver un brin de fraîcheur, tant pis pour les moustiques et autres bestioles volantes et les miaulements déchirants des chats qui trouvent encore la force de se battre. Elle essaie de penser à sa chère Bretagne, à ses rochers, son l’eau fraîche et ses vents changeants mais rien n’y fait, elle respire difficilement et elle continue à fondre inexorablement.

Les premières lueurs du jour décillent ses paupières. Elle ne sait plus si elle s’est assoupie un instant ou une heure mais les moustiques ont eu le temps de bien travailler et elle découvre un peu partout sur son corps une série de piqûres rouges et boursouflées qui commencent à la démanger sérieusement. Au petit matin l’air semble un peu plus respirable mais on sent déjà que ça ne va pas durer. Dans le miroir tronqué de la salle de bain, elle jette un œil à son visage défait, ses yeux cernés, ses courtes boucles collées en épi. Une énorme piqure lui mange la joue droite. Voilà des vacances qui commencent bien.

Pourtant, son sentiment de solitude a disparu et, comme chaque matin, elle est heureuse, elle se sent libre et prête pour de nouvelles aventures. Elle a survécu à la première nuit, maintenant, il lui faut juste un bon café et un plongeon dans la méditerranée, comme une rédemption, un nouveau départ. Après elle retrouvera peut-être sa valise et qui sait elle fera peut-être de belles rencontres ? Mais une chose est certaine, elle s’en voudra longtemps d’avoir choisi de passer ses vacances en Crète l’année de la grande canicule.

Corinne LN