2B - Véronique M - Casamance

Mouches, je vous hais ! Ce voyage en Casamance, elle en rêvait depuis longtemps. Elle avait économisé aussi depuis longtemps, car ses finances étaient loin d'être dans une situation confortable. Et finalement, en 2005, les fonds réunis, à force de restrictions de tous ordres, alimentaires, pâtes à tous les repas, plus de cinéma ni de théâtre, sa passion, de livres empruntés plutôt qu’achetés, les derniers vêtements à la mode qu'elle laissait sur les rayons en surabondance des grands magasins, réunissant ainsi la somme pour un aller-retour France-Sénégal avec l'avion Dakar-Cap-Skirring, le prix de l'hôtel en bord de mer dans de petites cabanes qui ne brillaient, ni par le luxe, ni par le confort des chambres ainsi que des repas frugaux. Son sac à dos terminé, contenant quelques affaires personnelles indispensables, de l'anti-moustique et des médicaments contre la malaria, une lampe de poche, des crayons à billes, des vieux téléphones, quelques vêtements à donner aux sénégalais qu'elle rencontrerait et dont elle savait qu'ils avaient grand besoin, du tissu aussi pour que les mères puissent faire des habits à leurs enfants. Une fois le sac rempli et qu'elle trouva pesant, elle prit les transports en commun et arriva sans encombre à Roissy Charles de Gaulle. Assise dans l'avion, elle poussa un soupir de soulagement; ouf, enfin, elle allait rejoindre l'Afrique où ses arrières- grands parents étaient nés à l'époque flamboyante des colonies où les blancs pillaient sans vergogne les richesses des autochtones. Temps passé où les noirs étaient les esclaves, ce qui ne choquait personne, malgré une douleur sourde des sénégalais, voire une haine bien dissimulée pour éviter coups et brimades. Elle en gardait depuis qu'elle avait appris à penser, un sentiment de honte qu'elle portait comme une transmission poisseuse et indigne de la famille à laquelle elle appartenait. Son dégoût du colonialisme entraînait chez elle une envie de rachat et elle se dit qu'après une semaine dans cet hôtel modeste, elle essaierait de rejoindre une ONG pour venir en aide à ceux qu'elle voyait en reportage à la TV. Car cette époque révolue lui semblait le pire de l'horreur de ce que l'homme fait subir à l'homme.

Piller les richesses, avoir de belles maisons avec piscines et boys par dizaines, étaient l'ordinaire des colons. Arrivée en transit à Dakar, elle rejoignit le petit coucou avec les passagers qui allaient à Cap Skirring. Arrivée à destination, elle ne comprit pas pourquoi les douaniers choisissaient de fouiller son sac plutôt que des valises Vuitton, objets ostentatoires d'un luxe indécent. Était-ce parce-que leurs affaires pliées au carré demanderaient plus de temps à ranger ou bien son look baba-cool inspirait aux douaniers des drogues illicites? Elle sourit intérieurement et rangeant ses affaires pêle-mêle. Elle se dit que les pauvres s'en prenaient aux pauvres, certes moins qu'eux, mais peut-être l'idée de se faire taper sur les doigts par un nanti de mèche avec l'ambassadeur ôterait l'idée au personnel de l'aéroport de se frotter aux riches. Un car l'emmena directement à l'hôtel. Dans la case, une moustiquaire chapeautait le lit, un décor vétuste, un lavabo avec eau froide uniquement( il faisait déjà suffisamment chaud! ), l'eau chaude n'aurait servi qu'à la faire transpirer davantage, un tabouret dont le 4ème pied tenait avec une ficelle, bon, rien de bien transcendant en somme. Cela lui convenait parfaitement, au diable le luxe des pays riches, se dit-elle. Elle sortit sa savonnette et quelques affaires de toilette, mais elle se contenta de se laver les mains, épuisée par la chaleur et le voyage. Elle enleva tous ses vêtements et s'affala sur le lit, protégée par la moustiquaire. Jusque-là, rien de particulier. Elle s'endormit d'un sommeil de plomb pour se réveiller par le bruit des oiseaux et cette odeur si particulière aux pays chauds, mélange de senteurs florales, de chaleur exhalant le frais et la sueur mélangée. Elle fit les 50 mètres qui la séparait des tables où un café odorant lui caressa les narines. Elle se dit qu'elle n'avait jamais bu un si bon café et avala goulûment une tartine à la confiture de banane.Ensuite, elle partit en direction du village avec son sac à dos empli de ce qu'elle voulait donner et quelque menue monnaie. Sous un soleil de plomb, à 9h du matin, elle prit la route complètement défoncée. Jamais elle n'avait vu une route pareille....des trous énormes partout, quelques serpents se dorant au soleil, qu'elle évita soigneusement, les pieds protégés par des chaussures de randonnée dans lesquelles elle avait pris soin d'enfiler des chaussettes en coton. Il lui fallu une bonne demie heure pour arriver aux premières habitations. Elle fut arrêtée par 2 ou 3 colosses qui lui demandèrent de l'argent pour acheter du riz pour le village. Elle voulait y croire bien qu'il fût presque sûr que ces voyous baraques en feraient un autre usage. Cette étape franchie, le décor sous ses yeux la surprit. Des cochons à demi-sauvages mangeaient dans les marmites prêtes à cuire le repas de midi des familles nombreuses. Bientôt, un attroupement de gamins se fit autour d'elle. Elle constata que les mouches se posaient sur les yeux des bambins, mangeant les dépôts dans le coin de leurs yeux

Elle voyait, horrifiée, ces monstres volants, s'attaquer aux croûtes que les enfants avaient aux bras ou aux jambes, d'autres entraient jusque dans les oreilles pour y chercher les dépôts qu'immanquablemnt les enfants sales de n'être pratiquement jamais lavés accumulaient. C'était le royaume des mouches et elles lui parurent énormes, avec des couleurs vert-bleutée et une trompe visible à l'oeil nu! Une nuée tourna autour de sa tête malgré les anti-moustiques dont elle s'était aspergée abondamment. Elle se prit même à leur trouver un regard menaçant, des pattes gigantesques et des ailes surdimensionnées. Elle distribua à la hâte les petits cadeaux qu'elle avait emporté et s'echappa avec honte de ce paysage hostile. Rentrée à l'hôtel, elle se lava soigneusement, puis s'allongea nue sur son lit, bien protégée par la moustiquaire. Elle s'endormit à nouveau et son cauchemar commença.. Une mouche avec des dents énormes avait fait un trou dans la moustiquaire et tournait autour de sa tête, cherchant l'endroit le plus tendre pour y planter ses crocs. La première morsure lui arracha un cri de douleur. Elle se leva et vit dans la glace la moitié de sa joue sanguinolente. Juste à côté de son oreille, elle vit les pattes poilues, les yeux munies de facettes multiples d'où rien ne pouvait lui échapper. De la bave rouge de son sang à elle sortait de sa gueule, elle put même voir un rictus sardonique qui cherchait un autre endroit de sa personne où la chair était moelleuse. Impossible de rentrer sous le voile, le trou fut agrandi par une nuée malodorante de ces monstres auquel le regard remplaçant la parole, elle comprit très vite qu'elle devenait leur repas de midi. Je ne mourrai pas sans me défendre, se dit-elle. Leur chef ordonna à l'escadron de se ruer sur tout ce qui la constituait.Elle se saisit de son coupe-ongle et arriva même à cisailler un bout de patte velue, noirâtre et hideuse. Harcelée par un nombre de plus en plus conséquent, elle eut le temps de voir un morceau de sa jambe arrachée et dépecé par ces charognards velus. Plus laids, on ne pouvait imaginer. Leurs corps se gonflaient de son sang, les rendant encore plus carnassiers, leurs yeux exorbités cherchaient à la dépecer, leurs poils collants et sales passaient du noir au rouge-violet. Elle vit des dents énormes sortir de la mâchoire d'une de ces mouches et elle sentit qu'elle faiblissait et ne pourrait se protéger plus longtemps de ces animaux immondes. Elle eut même l'impression qu'une intention maléfique brillait dans leurs yeux. Je t'aurai, misérable petite humaine, tu vas souffrir encore plus, mais à la fin, ton sang m'appartiendra et il ne restera de ta carcasse que des bouts que j’expédierai aux 4 coins de cette chambre. Alors, elle se mit à leur parler avec vulgarité, les insultant comme si cela pouvait les atteindre. Les mouches se mirent à rire d'un rire mauvais et continuèrent leur démantèlement morbide. Alors, bougeant dans tous les sens, elle tomba du lit et se palpant, elle vit qu'elle était intacte de toutes blessures dont elle avait rêvé.

Véronique M.