2B- Jean-Pierre G. - Échappée belle

A l'instar de mon cousin de deux ans mon aîné ,je décidai de partir à l'aventure cet été 1962. Bernard s' était l'année précédente,retrouvé témoin de l' installation du mur de Berlin lors d'un chantier estival ; Sans nouvelles durant une dizaine de jours la famille s'était répandue en hypothèses des plus noires,jusqu'à l'imaginer embarqué vers l'inhospitalière Sibérie . Fin Août,il revint bronzé et vaillant assurant avoir expédié une carte postale quasi chaque jour ... En effet dans la semaine suivant son retour, le facteur les remit à ma tante supposant qu'elles avaient transité par New York ... Couvée par le tout récent Office franco allemand pour la jeunesse, l'association Concordia organisait des séjours de jeunes volontaires dans toute l'Europe occidentale. L'argumentaire était à la fois évident et simpliste:pour éviter les catastrophes d'hier, apprenons à nous connaître et tissons des liens d'amitié entre jeunes Européens. Fort de ce principe, je soumis le formulaire d'inscription aux parents : Ma mère : vois avec ton père , mais après 3 ans passés en camp là bas je doute fort qu'il signe ... - Mon père : qu'en pense ton professeur d'Allemand ? -C'est lui qui nous en a parlé ,il dit que ça permet de mieux se comprendre et de faire des progrès linguistiques ... - Eh bien va pour la linguistique Il lut à peine le dépliant illustré et signa ajoutant :

- Mais en plus il faut payer ?

– Ben oui le billet de train Aller Retour... !

Tenu serré par ma mère le budget familial n'avait pas de colonne « loisirs » et se défiler en période des moissons serait le petit caillou dans la chaussure...plus tard ! Pas question de partir les poches vides. L'équipement de foot fut bientôt revendu ainsi que ma récente chemise Lacoste bleu ciel, prétendue volée au vestiaire du lycée. Compréhensif, le boucher voisin me confia quelques livraisons à domicile les dimanche matin. Enfin je trouvais parmi les copains des acquéreurs pour les livres de poche et 45 tours. L'année précédente j'avais gagné un appareil photo en participant au concours Kodak du jeune reporter:l'interview du directeur d'une entreprise locale avait retenu l'attention du jury : gagné ! Je choisis de ne pas le revendre conscient de son utilité dans mon projet. Priant pour que personne ne prenne la fâcheuse initiative d'y faire du feu, je plaçai le modeste pécule dans une boîte Banania dissimulée dans le vieux four à pain.

Inutilisé depuis la guerre il était devenu le terrain de jeux des chatons de la Minette et si l'un d eux chutait elle le récupérait par la peau du cou.

Arriver quelques jours avant la date officielle du séjour me parût judicieux. Je rassemblai mes affaires sur le lit éliminant ce qui pouvait l'être au fur et à mesure. Le sac à dos de mon cousin tendu comme une outre, je montai sur la bascule à grain de la grange pour découvrir qu'il pesait près de 14 kilos. Livres et poste radio en furent ôtés et j'en bouclai définitivement les sangles de cuir. Départ prévu le lendemain tôt pour la gare distante de 15km. Sitôt levé,avant 7heures, je passe récupérer mes économies au four à pain (j'ai peu dormi,des matous dialoguaient bruyamment sur les toits du quartier …)

Là, je trouve quatre Napoléon de 100 nouveaux francs dans une enveloppe sous mon bol et ce petit mot de ma mère :

– « Au jardin à cueillir des framboises, pense à dire au revoir à tous avant de partir … »

Je la rejoins pour les adieux.

Les framboises sont délicieuses j'en chipe une poignée ,embrasse ma mère et me campe en position « écoute attentive » lorsqu' elle émet les recommandations d'usage, elle qui n'a voyagé qu'à Lisieux et Lourdes …

- Sois prudent mon grand, garde bien tes papiers sur toi et évite les mauvaises rencontres et SURTOUT PAS d’auto stop, c'est trop risqué.. !

Mais que valent les conseils d'une mère quand le monde vous tend les bras ?.....(c'est de moi!) J'ai beau hâter le pas , l'autocar local me file sous le nez;je hèle une camionnette : André ,le garagiste du village me reconnaît :

- Oh ,mais c est le grand départ … ! Où vas-tu mon gars ?

Il soupèse le sac et déclare ironique :

- Mais tu pars t'engager dans les commandos ou tu fais de la contrebande ? il dépose le sac derrière le siège et nous voilà partis.

- Non je vais en Allemagne pour un mois travailler en forêt avec des jeunes comme moi.

– Me dis pas que c'est le STO* nouvelle formule parce que moi j ai donné de 42 à 44 ; suis tombé dans une petite ferme en Forêt Noire ,pas un bonhomme à la ronde à part quelques éclopés de 14/18. Faut voir comme elles étaient gentilles, autant la mère que ses deux grandes filles: je leur ai appris quelques rudiments de cuisine et en échange elles me prêtaient leur accordéon…

– Faut dire qu'on s'est bien accordés jusqu' au retour du frère aîné blessé sur le front russe ; là, changement de programme, au bout d une semaine j'ai mis les voiles et retour au pays via Colmar et Troyes.

– Comme Fernandel et sa Marguerite ?

– Oui sans la vache ! Enfin tu gardes ça pour toi j'en ai pas touché un mot à Solange, tu sais comment elle réagit …

Nous voici à la gare, il salue et file ajoutant : "envoie nous une carte postale tu connais l'adresse … !"

– Promis ! Merci ,André ,au revoir !

Une énorme file d'attente, un unique guichet ouvert : pas une minute à perdre sortir de la ville et tenter l'auto stop. Une heure plus tard suant sous ma casquette, marchant sur le bas côté, bras gauche tendu je tente ma chance envers et contre tout, finalement pas mécontent de ce non choix, c'est autant d'économisé pour la suite.

Un coup de klaxon, grincement de freins le fourgon s'arrête: un transporteur de volaille en cageots.

– Où vas tu jeune homme ?

– Sur Strasbourg et l'Allemagne

– Ok Monte !...

– J'embarque, ça pue,une vraie fournaise et le type fume des gitanes maïs, moi qui ne supporte pas le tabac

– Je vais livrer vers Nancy ,t'es pas trop pressé ?

– Non c'est bon j'ai tout mon temps

Il me tend son paquet bleu

– nan merci je fume pas !

– Alors comme ça tu vas voir les frisés

– ???

– Les Boches quoi ! En vacances ?

– Oui je vais travailler

– Tu parles allemand ?

– Oh je me débrouille ...

– Ceux là, je peux pas les voir en peinture, ils ont zigouillé toute ma famille sauf ma grand mère qui m' a élevé caché dans une carrière en forêt. On est manouche et tu le sais peut être, on était embarqué à Drancy direction les chambres à gaz, les indésirables, juifs, pédés et les gitans ….je suis manouche tu vois et ces salauds n'épargnaient même pas les gosses ...

– J'ai appris à poser des collets et bouffer des hérissons avec un vieux garde chasse en forêt de Compiègne

Il continua à déverser ses griefs et je fis mine de m'endormir. Ballotté cahoté ,je sombrai vite, il alluma la radio. En périphérie de Nancy il me passa la carte routière et je dus le guider dans la zone d'activités ; je compris qu'il ne savait lire ni la carte ni l'adresse sur le bon de livraison .

Arrivés à destination, je pris congé et il me rappela soudain :

– Tiens prends ça, tu vas avoir faim et merci pour ton aide, tu vois je n'ai pas passé beaucoup de temps à l'école mais je me débrouille pas trop mal …

Je pris le sandwich et la canette de Kronembourg tiède et m'éloignai vers la route nationale proche. Une heure plus tard je fais une pause en zone boisée. Une halte équipée d'un banc, constellée de papiers gras et de bouteilles cassées, je m'installe à l ombre . L'été est là, pas un nuage ,une pie approche en sautillant et récupère des miettes, le sandwich se laisse manger ,la bière est tiède et s'est vidée de moitié à l'ouverture. Un air de vacances s'installe, si tout va bien je dormirai ce soir en Germanie ...

Un bruit de diesel se fait entendre, une grosse berline apparaît, plaque d'immatriculation blanche lettre M c'est le district de Munich, ma chance peut être ! L'homme entr'ouvre la fenêtre, sort et d un pas lourd se dirige vers les arbres pour se soulager, au retour il m'aperçoit :

– Hallo tu faire auto stop ? Quelle direction ?

– Bayern Munchen (Munich)

– Also gut Komm mit (Bien ! Viens donc )

Sautant sur mes deux pieds, je balance le sac dans le coffre qu'il vient d'ouvrir et prends place. C'est un modèle récent 6 cylindres diesel, aucune française ne rivalise avec cette berline ...Chromes extérieurs, ronce de noyer au tableau de bord lève glaces électrique... C' est mon jour de chance !

– Merci c est très gentil à vous dis- je en allemand

– Ah tu parles notre langue mieux que de Gaulle mon garçon !... Étudiant ?

– Non pas encore j'ai passé le bac cette année .

Il parlait un français correct plaçant le terme manquant en allemand, la conversation pouvait s'engager sans trop de quiproquos.

Commercial il sillonnait l'Est, allant de revendeurs en concessions pour plusieurs marques de matériel agricole dont nous avions grand besoin. La bière et la chaleur aidant je m'assoupis en confiance, le conducteur, prudent et respectueux du code de la route sifflotait le bras sur la la portière.

Dans un grand calme je m'éveillai : moteur arrêté, portière gauche ouverte,alentour forêt dense de sapins et fraîcheur du soir descendant.

- Où donc est passé ce type ?me dis-je vaguement inquiet

- Jah,veux tu faire petite promenade ? ici c'est tranquille n'est ce pas ?

Je descends et réflexe, me dirige vers le coffre où sont mes affaires et là,pas moyen d'ouvrir.

-Monsieur s'il vous plaît je voudrais prendre mon sac ...

-Jawohl après promenade je donner ton rucksack !...mais d'abord promener un moment !...

Pas de clefs au tableau de bord et ce maudit coffre que je ne sais pas ouvrir, l'intuition que ça va mal finir et une certitude je cours plus vite que lui mais au contact je sais que je ne pèse pas bien lourd. Faire vite sans s'affoler et parler sans hausser le ton ,mes souvenirs de théâtre reviennent soudain : sauver les apparences comme lorsque le trou noir vous surprend ...

-Promener nein, voyager jah … !

je me place ostensiblement devant la plaque minéralogique et lis à voix haute, lui montrant que je mémorise. Il revient, se met au volant,allume un cigare. Pile au moment où le moteur tourne je saute à la place arrière, il passe la première ;sans un mot,il roule à grande vitesse ,la voiture tangue et cahote dans les nids de poule de cette piste forestière puis la route apparaît et il file, doublant les camions.

Je me répète les numéros de plaque et attends qu 'un hypothétique feu rouge le contraigne à s'arrêter. Il regarde dans le rétroviseur ,je le fixe, cramponné au dossier de cuir. Est-ce qu il panique intérieurement ? Est-il coutumier de ces tentatives avec les jeunes stoppeurs où serait-ce une première ? Pas le temps d'épiloguer, dans une bourgade des feux tricolores devant, un chargement de paille. J'ouvre la portière sitôt la voiture arrêtée et me mets à hurler :

- Salaud ! Ouvre moi ce coffre, je vais à aller à la gendarmerie …. !

Feu vert, la mercedes double la charrette et file vers Sarrebruck. Sur moi seuls les 400 francs du billet de train. Dans le sac effets personnels, appareil photo,papiers d'identité et économies envolés. Sur la place une auberge, j'entre, commande un coca cola et tente de rassembler mes idées.Le patron à l'âge de mes parents; au bar deux habitués parlent en dialecte, Je vais aux toilettes me rafraîchir.

- ça va jeune homme ? Vous êtes malade ?

Expliquer, demander où est la gendarmerie, signaler l'incident sans papiers :comment être crédible ?

- Est ce qu'il y a une gendarmerie dans cette commune Monsieur ?

-Oui c'est sur la route de Strasbourg à 500 m

- Vous avez un problème ? Me demande l'un des clients ? Je passe juste devant je peux vous déposer.

Il termine sa bière, je le suis jusqu' à sa deux chevaux et il me dépose.

Le gendarme de service prend ma déposition, mineur je ne puis porter plainte mais il me fait répéter l'immatriculation du véhicule et m'assure que l'affaire sera suivie de près en collaboration avec la police allemande. Je lui montre les quatre billets sortis de ma ceinture, relis le formulaire et signe. Il appelle l'auberge où je viens de passer et demande que l'on m'y héberge pour la nuit car je suis en mesure de payer.

- Vous repasserez sans faute demain matin afin que l'on prévienne votre famille et que vous puissiez prendre un train . En tout état de cause fini l'auto stop en Mercedes !... » Je pris congé, il me serra la main avec un franc sourire :

– Vous avez eu une bonne réaction mais vous l'avez échappé belle mon garçon !

Je regagnai l'auberge, on m'y servit le plat du jour : une belle part de quiche lorraine accompagnée d'une salade du potager et je m'endormis en comptant les fleurs du papier peint. Le retour en famille ne fût pas des plus glorieux, mes frères me rappelèrent que la moisson débutait .

Deux semaines passèrent quand les gendarmes du canton nous informèrent que le sac avait été retrouvé par des bûcherons près de la frontière luxembourgeoise. Il nous fut livré peu après, intact, la cagnotte dans sa pochette, l'appareil photo et le couteau suisse, rien n'avait bougé.

Jean-Pierre G.