02 A - Bruno - Reconstruction

Février 1990. Le dîner entre amis s’achève ; les ventres sont pleins. On devise autour de la table sur les soucis du moment, les impôts, les charges, les assistés, à grands coups de « faut qu’on » et de « y a qu’à ». Je viens de passer Noël à l’Alpe d’Huez et je pense déjà à mes vacances d’été : Île Maurice ? Guadeloupe ? Un des convives évoque doctement les soubresauts qui agitent l’Europe de l’Est. Le Mur est tombé quelques mois plus tôt, l’URSS est à l’agonie, le tout servi en direct à la télé. Puis chacun regagne son chez soi confortable. Une fois seul, je m’inquiète pour mon frère, coopérant à l’ambassade de France à Moscou. Son retour n’est pas à l’ordre du jour, d’autant qu’il s’est épris d’une autochtone. Mais comme la Lituanie vient de faire sécession, j’appelle le frérot pour l’inciter à revenir avant que tout le reste lui pète à la figure. Non seulement il refuse toute idée de retour, mais encore il m’incite à le rejoindre. Pour lui, il faut en profiter avant la désintégration totale. L’idée ne m’enchante pas mais il insiste. Comme je ne l’ai pas vu depuis six mois, je pose dès le lendemain quelques jours de congés et, une fois mon visa en poche, je fais ma valise, en n’oubliant pas le caméscope ; j’aime bien rapporter des images de mes vacances...

À mon arrivée nocturne à l’aéroport, le premier conseil de mon frère dans le taxi est de bien attacher ma ceinture : ici, la fonte se négocie à prix d’or et les vols de plaques d’égout sont monnaie courante. Direction : le quartier réservé aux touristes étrangers, où il m’a déniché un logement. C’est un secteur sécurisé. Il ne présente qu’un seul inconvénient : le KGB a un double des clefs de chaque appartement.

Le lendemain matin, je me retrouve sur la Place rouge, face au Kremlin, là où quelques semaines plus tôt je n’aurais jamais cru pouvoir me trouver un jour. Moi qui n’ai voyagé que pour fréquenter des lieux de divertissement, j’ai ici la sensation d’une rencontre avec l’Histoire. Moscou ! Je me tiens au centre de Moscou ! La ville que Napoléon n’a pu conquérir, celle de la révolution russe, le berceau du communisme d’Etat, le siège du pouvoir soviétique, de la résistance à l’envahisseur nazi, la capitale de la deuxième puissance mondiale ! Mes cours d’histoire-géo reviennent à la surface sans m’en demander la permission. Je remets un peu d’ordre dans ma tête et je m’aperçois que la place est traversée en tous sens par des piétons pressés, tous porteurs de sacs, paniers, sacoches, les uns vides, les autres apparemment pleins. En guise d’explication, mon frère m’entraîne vers le Goum, situé de l’autre côté de la place. Le Goum : le Grand Magasin Principal d’Etat. Grand, il l’est. C’est une large galerie de marbre et de granit recouverte d’une verrière, où sont alignées des centaines de boutiques. Mais les nombreux pictogrammes censés guider les visiteurs sont autant de mensonges : les présentoirs sont vides. Un employé se tient derrière chaque étal ; il n’a rien à vendre et se contente de le confirmer aux clients qui le questionnent. Au premier étage sous la verrière, la foule se presse pourtant en un point précis. À mon frère qui l’interroge, le vendeur signale un arrivage massif de... cadenas. Et là, tout s’éclaire : les clients les achètent par dizaines, qu’ils enfournent aussitôt dans leur sac, besace, musette, en espérant les échanger plus tard contre des produits de première nécessité, tout aussi rares. Car le moscovite ne sait jamais ni où ni quand il trouvera ce qui lui fait défaut depuis des mois, voire des années et ne sort jamais sans un sac, dans l’espoir de faire provision de choses même inutiles, pour les échanger plus tard contre ce qui lui manque.

Dans l’après midi, je passe devant une façade d’immeuble couverte de petites annonces rédigées à la hâte et scotchées sur le mur. Rien n’est à vendre, tout est à échanger, de l’ampoule à l’appartement en passant par la Lada. En cherchant bien, on trouverait même des cadenas...

Le soir venu, nous voilà dans une boulangerie située à l’entresol d’un immeuble délabré. Sur les présentoirs, deux types de pâtisserie sont offerts, l’une à l’abricot, l’autre au sucre. Rien d’autre. Intrigué, je fais questionner la vendeuse par mon frère : pourquoi n’y a-t-il pas plus de choix, alors que la libéralisation de l’économie est en marche ? La réponse me stupéfait : ici, on n’a toujours fait que deux sortes de gâteaux ; pourquoi changer ? Le manque d’initiative et la privation de liberté ont apparemment la vie dure.

Le lendemain, un petit tour sur un marché alimentaire libre, où les victuailles et les produits abondent et où se côtoient entre les étals vieux pardessus râpés et manteaux de fourrure neufs. Un peu à l’écart, une petite vieille édentée a installé sur une minuscule table pliante ce qu’elle a à offrir : six œufs, trois oignons et un petit panier de pommes de terre rabougries, que j’imagine sortir du jardinet entourant sa maison. La perestroïka – autrement dit la « reconstruction » – ne profite manifestement pas à tout le monde.

Le jour suivant, direction le Mac Do qui vient juste d’ouvrir dans la capitale. Pas pour y manger mais pour voir la file d’attente de plus de 300 mètres menant à cette enclave représentative du monde dit libre... Deux heures d’attente avant d’entrer dans un… fast-food ! Renseignement pris au hasard dans la foule, on ne vient pas seulement là pour l’attrait des hamburgers, mais pour avoir l’occasion de profiter - enfin - de ce qui vient de l’Ouest.

Mon visa vaut seulement pour Moscou et ses environs mais mon frère m’assure qu’une virée à Leningrad est une occasion à saisir. Un train de nuit a notre préférence : les contrôles y sont plus rares et les agents plus faciles à... convaincre. Quelques dizaines de roubles supplémentaires, glissés dans la main du contrôleur, suffisent pour nous garantir un voyage sans tracas administratifs. La corruption étant le moyen habituel d’améliorer l’ordinaire y compris à Leningrad, le déjeuner pris au Café littéraire, sur la Nevski prospekt, donne lieu à d’intenses tractations préalables, en vue de nous garantir l’une des meilleurs tables et un repas des plus raffinés. Comparés aux scènes vécues à Moscou et à la décrépitude d’une grande partie de la ville de Leningrad, le faste des lieux et le style outrancièrement révérencieux des serveurs me mettent mal à l’aise. Jamais jusque-là le luxe ne m’avait fait cet effet.

Le soir venu, mon frère me fait la surprise d’une réservation pour le Ballet Moïsseïev. Au programme : Une nuit sur le Mont Chauve. Les places sont gratuites et prises d’assaut par une population manifestement d’origine et d’allure modestes et que je ne m’attends pas à trouver là. Je saurai bientôt pourquoi. En attendant, le spectacle sur scène est un régal. Celui qui m’attend à l’entracte est ahurissant. Dès la fin de la première partie, la foule se lève comme un seul homme et se rue au pas de course par les escaliers monumentaux vers le grand hall où l’attendent petits fours et autres gâteries. C’est à qui arrivera le premier, sans égard pour son voisin, les yeux rivés vers l’objectif, en surmontant sa honte d’avoir à exhiber publiquement sa faim. Les spectateurs ne sont pas qu’amateurs de ballets, ils sont là aussi pour manger à l’entracte.

De retour dans la capitale, je regagne mon logement « sécurisé » où je découvre les quatre feux de la gazinière allumés, signe, selon mon frère, de la volonté d’un visiteur indésirable de m’informer de son passage. Alors qu’il me laisse seul pour regagner l’ambassade, je décide d’aller me replonger encore toute une journée dans la ville, pour observer ses habitants, saisir la routine frustre des moscovites, leurs humiliations quotidiennes, leurs espoirs improbables. En dépit de leurs difficultés matérielles et de leurs manières plutôt brutes, je ne perçois aucun haussement de voix, aucun geste d’impatience, aucun regard agressif, comme si chacun s’attachait à préserver les apparences. Mais comment font-ils pour endurer ce qu’on leur fait subir ? Comment font-ils pour garder leur dignité ? Que ressentent-ils au fond d’eux-mêmes ? Que disent-ils à leurs enfants ? Et pourquoi a-t-il fallu que j’attende l’âge de 30 ans pour me poser ce genre de questions ?

Bruno