03 - Bruno - Les receleurs

- Que vois-tu sur cette photo ?

- Le visage d’un homme aux cheveux et poils blanchis par un dépôt poudreux.

- Comment la trouves-tu ?

- C’est une très belle photo. On pourrait l’encadrer et l’accrocher au mur.

- Que vois-tu encore ?

- Son nez, ses cils, sa moustache et sa barbe sont couverts d’une espèce de poudre blanche.

- Est-ce tout ?

- Ben... l’homme a la peau mate, on lui voit des rides sur le front. Il a des pupilles sombres et le blanc de l’oeil est rougi... Sa bouche est fermée. Il ne sourit pas. Son regard est grave et doux à la fois... J’ai l’impression qu’il me regarde...

- Et pourquoi te regarderait-il ?

- J’en sais rien. Parce qu’on lui a demandé de regarder l’objectif, je suppose.

- C’est à dire ?

- Le photographe lui a sûrement demandé de le faire... Il a dû aussi lui demander de sortir de l’ombre, derrière, et de se placer devant lui, dans la lumière...

- Quelle lumière ?

- Celle du soleil sûrement... Non, on dirait une lumière tamisée, plutôt celle d’un intérieur ou d’un lieu couvert.

- Et qu’y a-t-il dans ce lieu ?

- Rien. On ne voit rien.

- Si l’on ne voit rien, comment peux-tu dire qu’il n’y a rien ?

- Je ne sais pas... Tout est noir derrière l’homme... On ne voit que lui, son visage saupoudré de blanc sur un fond noir. C’est contrasté comme image.

- Qu’en penses-tu ?

- Je pense que le photographe est un pro. Il doit avoir un bon appareil, la photo est super nette...

- Nette ? En es-tu sûr ?

- Attends … Non, tu as raison : ses oreilles sont floues. Seul son visage est net... En fait, seuls ses yeux sont parfaitement nets. C’est pour ça que son regard nous transperce.

- Il te transperce ?

- Oui, comme un harpon. Plus je le regarde, plus il me retient, comme s’il cherchait à m’attirer à lui, à me faire entrer dans son univers, dans son monde intérieur.

- Y entreras-tu ?

- Peut-être... Mais je ne sais pas comment, je ne sais pas son nom, ce qu’il fait là...

- Tu en sais déjà beaucoup plus que tu n’en as dit.

- Tout ce que je sais c’est qu’il a l’air fatigué. Fatigué d’avoir travaillé. Il a sûrement un travail difficile... Dans une mine, une carrière ou une cimenterie... Je pense qu’il a dû respirer autant de poussière qu’il y en a sur son visage... Il doit même en avoir dans les poumons parce qu’il n’a pas de masque. Ça, j’en suis sûr : s’il en avait eu un, une partie de son visage serait propre. D’ailleurs c’est ce qui rend son visage si beau, si doux, si séduisant, même.

- Ainsi, pour toi, le visage d’un homme, usé par le labeur, sali par la souillure d’une journée de travail harassant, accompli sans protection, et sans doute pour un salaire de misère, peut être « beau », « doux », « séduisant » ?

- Vu comme ça, non, évidemment...

- Pourtant, c’est ce que tu as dit, n’est-ce pas ?

- Oui, mais c’est une photographie, une œuvre artistique ! Le photographe y est pour quelque chose...

- Nous y voilà... Continue.

- Je pense que... Je pense que c’est le talent du photographe qui nous fait voir le Beau... même lorsque les gens souffrent, même là où règne la misère. La misère peut être très photogénique, quand c’est bien cadré...

- Pourquoi faudrait-il qu’elle le soit ?

- Si elle n’était pas bien photographiée, on n’aurait pas envie de la regarder ; et si le photographe veut en faire son métier, il a intérêt à être bon.

- Donc, d’après toi, on peut photographier la misère, le malheur de nos semblables pour gagner de l’argent, c’est ça ?

- Ben, le photographe a peut-être payé cet homme pour se laisser photographier...

- Et si ce n’est pas le cas ?

- Alors c’est limite...

- Et même s’il l’a fait, est-ce normal de vendre des photos de personnes qui souffrent pour les faire admirer à des consommateurs qui voudront en décorer leur intérieur ?

- Bah non.

- Alors, que penses-tu maintenant de cette photo ?

- Elle n’est pas aussi bien que ça finalement...

- Que penses-tu des Amérindiens qui disent avoir peur qu’on vole leur âme lorsqu’on les prend en photo ?

- Je pense qu’ils ont un peu raison... Mais alors, si le photographe est un voleur, ceux qui profitent de ce qu’il a volé sont des receleurs ?

- Il y a un peu de ça, fiston. Il y a un peu de ça.