03 - Corinne LN - Les amoureux

Les amoureux transis Edouard Boubat est un témoin de la vraie vie, c’est son art et sa mission. Il arpente les trottoirs parisiens armé de son Nikkon à la recherche du beau, du pittoresque, de l’insolite. Aujourd’hui, il s’arrête sur ce pont. Je le vois sourire en ajustant son objectif, heureux de nous mystifier avec cette photo sibylline. Que cache cet intrigant embrassement sur la rambarde d’un pont parisien? Pour résoudre l’énigme il nous faut disséquer la photo. Derrière un manteau déployé, on distingue deux corps androgynes tendrement enlacés. L’œil hésite, masculin, féminin? Ces amoureux ont-ils voulu échapper à l’objectif indiscret du photographe? Cherchent-ils à dissimuler aux regards des passants une idylle clandestine? Le regard est d’abord happé par leur étreinte langoureuse, on envie leur jeunesse, leur liberté, leur insouciance. Puis on remarque derrière eux, les quais déserts et le cours tranquille de la Seine avec son enfilade de ponts. Ce cliché voile plus qu’il ne dévoile et nous laisse libres d’imaginer. Leur histoire, il me faut donc l’écrire. Nous sommes aux premiers jours du printemps vers la fin des années soixante. Il fait encore frais et le ciel est couvert. Elle est arrivée la première et elle s’est assise sur le parapet, heureuse et impatiente. Elle est longue et brune, les cheveux coupés à la garçonne. Elle porte un pantalon de flanelle et un pull court sous une veste trop légère pour la saison. Elle est étudiante en lettres à la Sorbonne, plutôt brillante sauf ces derniers temps car elle est amoureuse et rien ne compte plus à part lui. Elle frissonne car elle est partie en courant, elle n’a pas pris le temps d’attraper un manteau tellement elle était pressée de s’échapper. Elle l’aime passionnément mais pour ses parents, c’est un bon à rien, un artiste vivant au jour le jour. Il arrive justement, il presse le pas en l’apercevant. Il porte un manteau de laine gris, il a les cheveux en bataille et les yeux bleus comme un ciel d’été. Il est musicien, il joue du saxophone la nuit sous les voûtes des caves parisiennes et c’est là qu’ils se sont rencontrés. Elle s’est laissé envoûter par le jazz et par son sourire. Il fut d’abord intrigué puis séduit par cette jolie brune qui s’asseyait presque tous les soirs à la même table. Depuis ils vivent leur idylle au jour le jour. Ce n’est pas la première fois qu’ils se donnent rendez-vous sur un pont parisien, jamais le même, ils veulent tous les essayer c’est tellement romantique.

Galant, il a posé sa veste sur la rambarde pour adoucir son siège et il a jeté son manteau sur leurs deux épaules puis il a remonté les jambes pour se coller à elle et la réchauffer. Maintenant, dans leur cocon ils sont seuls au monde. Il la tient serrée contre lui à l’abri des regards et leurs lèvres sont scellées dans un long baiser. Elle a noué les bras autour de son cou pour mieux profiter de cette étreinte, pour s’imprégner de son odeur virile qui affole ses sens. Il l’entoure de ses bras comme s’il craignait qu’elle ne tombe dans l’eau glacée mais elle se sent tellement bien qu’elle en a oublié la Seine et le froid.

Elle l’aime passionnément et elle rêve de passer sa vie avec lui. Il la désire de tout son corps et il espère l’entraîner à nouveau dans sa chambre cette nuit. Elle veut tout lui donner, tout abandonner pour lui. Il ne veut pas s’engager, il tient trop à sa précieuse liberté et à sa vie de bohème. « Emmène-moi » lui glisse t’elle entre deux baisers. « Impossible » pense- t-il sans oser le dire. Mais comment résister à cette moue enfantine, à ces lèvres offertes, à ces petits seins ronds qu’il taquine sous le chandail, à ces longues cuisses qu’il sait douces et tièdes.

Edouard n’a sans doute pas osé s’approcher pour soulever un pan du manteau. Il a peut-être attendu longtemps que leurs lèvres se descellent espérant que le froid et la nuit les séparent pour enfin découvrir leurs visages rosis. Ce jour-là, la Seine a coulé sur leur amour et le photographe était là pour qu’on s’en souvienne mais c’était il y a bien longtemps. Que sont- ils devenus ? Qui peut écrire la suite de leur histoire à partir d’une simple image, d’un instant volé? Cette photo énigmatique gardera le secret de leur bonheur d’un jour. Prions juste pour que la fin soit belle et qu’elle ne soit pas revenue un soir sur ce pont pour sauter dans l’eau glacée.

Corinne LN