03 - Dominique B - Monsieur

Monsieur,

Alors que j’allume mon téléphone, mon smartphone devrais-je dire, votre visage s’affiche en plein écran! La surprise et l’émotion ne laissent pas de mouiller, à peine, mes yeux. Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Pourquoi moi ?

Dépassée comme souvent par les mystères de la technique, je ne puis accéder à aucune autre image ! Votre visage dévore mon écran. Votre beau visage…me permettez-vous cette effronterie ? Mais puisqu’il semble que nous devions passer un moment ensemble, sans aller jusqu’à la promiscuité, nous pouvons certainement nous autoriser une subtile émancipation des codes de politesse habituels, qu’en pensez-vous ?

Je vous observe depuis plusieurs minutes déjà…je sens une émotion grandissante m’envahir. J’essaie de la détourner, de la contourner… J’ai tenté de prendre plaisir à vous imaginer entouré d’enfants, dans une cuisine claire, participant à la confection du gâteau d’anniversaire de votre épouse. La joyeuse mission se serait terminée par des lancers de farine…ce qui expliquerait la poudre blanche accrochée à vos cils et à votre barbe ! Votre bouche aux lèvres à peine entrebâillées préparerait un sourire et vos yeux noirs joueraient une sévérité feinte ! Las ! Votre regard épuisé anéantit mes constructions imaginaires et me condamne à la honte. Pardonnez-moi cette lâcheté je vous en prie…

Je vous regarde maintenant, vraiment. La détresse sur votre visage se révèle. Vos yeux ouverts ne semblent pas regarder, me regarder. Sous l’ourlet blanc de vos cils, une fatigue démesurée se laisse entrevoir. Vos sourcils, d’ordinaire bien noirs je suppose, se hérissent de stries blanches ainsi que votre barbe. Votre peau cuivrée a accroché un peu de cette poudre. Où êtes-vous ? Vous semblez émerger d’une noirceur qui aurait tout avalé. Le monde, votre monde, s’est-il écroulé autour de vous ? L’écroulement d’une maison, de votre maison, aurait-il produit un nuage de poussière qui vous aurait enveloppé et grimé ? Où sont les vôtres ? Dans vos yeux, le chagrin laisse pourtant une place, infime mais manifeste, à une sorte d’étonnement, comme une surprise, une question…

Serait-il possible que votre vie épargnée soit à la fois germe de plaisir et terrain de douleur ?

Vos pertes englouties par l’ombre qui vous entoure s’accrochent à chacune de vos rides et à votre front écorché de profonds sillons. Votre barbe hirsute piquetée de blanc prêterait à sourire si votre bouche n’affichait, elle aussi, un accablement. Toutes ces peines lisibles sur votre visage buriné se drapent cependant d’une pudeur polie qui autorise vos lèvres à esquisser l’espoir d’un sourire…un de ces sourires destinés à ne pas étaler de manière indécente des émotions intimes.

Je me dois donc de suspendre ici mon regard vain et presque inconvenant, au risque de briser votre rempart de dignité, gardien de votre intimité douloureuse.