03 - Françoise L. Portraits

Lili Est-ce le même garçon qui adossé à la fenêtre, le regard dans le vague, le genou replié, du linge séchant au dessus de sa tête saute au dessus des buildings défiant les lois de la pesanteur sur la photo suivante ? Est-ce le même boy ? Pourquoi saute t il ? A quoi veut-il échapper ? Au monde d’en bas tout noir avec des voitures minuscules. Lui, il est en haut dans le blanc de l’image, il saute par-dessus les nuages dans des baskets à ressorts, véritables bottes de sept lieues. Il enjambe, bondit dévorant la vie, échappant à la misère, à la grisaille, au sale et au sombre. Là haut c’est lui le prince des cimes dans ses vêtements de soie. Seuls les oiseaux le voient tel qu’il est dans son habit de lumière. Fini les pantalons troués, les blousons usés, l’estomac affamé il est seul et heureux. Il va ainsi d’immeuble en immeuble loin de la violence et de la dureté d’en bas. Ce soir il les emmerde tous : les flics, les éducateurs, l’assistante sociale, son géniteur inconnu, son beau-père abruti et les cris de sa mère. Ce soir, elle l’a particulièrement énervé, elle a encore hurlé : Bon à rien que vais-je faire de toi ! Il n’y a que Lili qui a grâce à ses yeux. Lili, il l’a aperçue à sa fenêtre un soir alors qu’il s’échappait vers les beaux quartiers. Il ne l’a pas vue d’abord, juste un air de piano parvenu jusqu’à lui. C’était tellement beau, il n’avait rien entendu de pareil. Il a sauté de building en building pour s’approcher un peu plus et là surprise il ne sautait plus, il volait littéralement Il a couru, porté par la musique et il a vu Lili (c’est le nom qu’il lui a choisi). La première fois il ne l’a vu que de dos, il a admiré ses cheveux dorés, sa nuque inclinée et ses mains qui couraient sur les touches, blanches et noires. Il n’en croyait pas ses yeux, plutôt ses oreilles : de ses dix doigts jaillissait une si belle mélodie qu’il est resté immobile le long de la fenêtre jusqu’à ce que la musique s’arrête. Lili s’est levée, a rangé sa partition et est sortie de la pièce. Ce soir là quand il est rentré il ne pense à plus rien d’autre que la course des doigts de Lili sur les touches, sa colère a disparu il a juste envie d’aller dormir, un sourire sur les lèvres. Il n’entend que la musique.

Bien entendu il est revenu le lendemain, le surlendemain puis tous les soirs à la même heure écouter Lili. Il restait collé à la fenêtre, n’osant la troubler. Quand Lili fermait le piano, éteignait la lumière alors il rentrait chez lui. Chaque soir il se hâtait, s’interrogeant quel morceau allait elle jouer ce soir ? Jour après jour les sonates, les nocturnes et les préludes se succédaient le rendant triste ou joyeux, apaisé ou agité. A chaque fois il oubliait tout du monde d’en bas. Il n’y avait que lui, la musique et Lili. Mais un soir en s’approchant il n’entendait rien, aucune note, pas de musique. Inquiet il s’est dépêché, sautant, manquant de tomber. Il est arrivé à la fenêtre de Lili. Rien de rien, qu’une fenêtre close, muette, toute noire. Il ne l’a pas cru. Il est revenu le lendemain et les sept jours suivants. Non et non, Lili était bien partie.

Alors là il en voulait à la terre entière, il marchait les mains dans les poches, le mégot aux lèvres ayant envie de cogner tout ce qui bougeait. Il errait dans les rues au hasard, fini le jumping ! Un soir exécrable il avait marché longtemps loin de son quartier, et soudain quelques notes, cet air là il le connaissait. Il le fredonnait tout en avançant, corrigeant même les fausses notes. Il arriva face à un grand immeuble, Sa façade était blanche trouée de fenêtres, de ces ouvertures s’échappait une mélodie. C’était un peu cacophonique mais c’était de la musique .Il écouta longtemps. à droite de la porte une plaque dorée attira son attention. Il lut les mots gravés en majuscules : ECOLE DE MUSIQUE. Il est reparti chez lui de nouveau un sourire aux lèvres. C’était décidé : demain il s’inscrirait car plus tard il serait Musicien.

Françoise L.