03 - Fredaine / Bénédicte - Le mouvement immobile

Zénon d’Elée disait que toute flèche en mouvement est immobile. Cette théorie antique me vient souvent à l’esprit lorsque je regarde avec attention un instantané. Sur la photo proposée, le jeune garçon est saisi sur le vif par la prise de vue, figé, suspendu dans l’instant, à jamais immobile. Elan pris sur le rebord d’un immeuble, il vient de se lancer dans l’espace ; la pellicule l’a capté au moment précis où il est dans le vide, enjambant d’un seul bond la rue, il n’a pas encore atteint l’immeuble visé. Que fait-il ce jeune garçon dans sa démarche folle. Veut-il se prouver à lui-même qu’il est capable d’accomplir cet exploit ? A-t-il lancé un défi ? A-t-il parié sur un « t’es pas cap’ » lancé en l’air ! Veut-il séduire ou en tout cas épater quelqu’un ? Y a-t-il un enjeu à cette prouesse : la séduction, l’argent, la drogue peut-être, quoi donc ? Ou bien tout simplement se prend-il pour Spider Man ? Pour Zorro ? Un surhomme ? Est-ce un entraînement habituel pour lui ? A-t-il le vertige ? Du rêve à la réalité, il n’y qu’un pas, ou un ratage de pas : la chute ou le handicap à vie s’il n’est pas tué net. En est-il conscient, vraiment et intimement conscient ? Après tout, peu lui importe ! Il n’a rien à perdre … que sa vie. Une vie qu’il n’aime pas, dont il n’a rien à faire, qu’il n’a pas demandée. Une vie de misère, de dèche, d’incompréhension, d’injustice. La photo n’est pas très nette, néanmoins, le garçon semble jeune, quatorze ou quinze ans, un « latino » peut-être : son nez est bien droit, ses cheveux, raides. Il veut se singulariser si l’on en juge par le bracelet en cuir qu’il porte à l’avant-bras droit. Le jeu consiste à sauter depuis le faîte d’un mur revêtu de zinc jusqu’à l’auvent situé au-dessus de la fenêtre du dernier étage de la maison d’en face. En face oui, mais située de l’autre côté de la rue. Sa position est parfaite, bras et jambes se contrebalancent, les pieds, vêtus de baskets blanches, semblent bien placés pour arriver à l’endroit prévu. Le mouvement du visage révèle une grande concentration et la maîtrise de sa respiration au cours de l’effort.

Au premier regard, j’ai eu très peur pour lui car, n’ayant pas encore identifié l’auvent, j’ai cru qu’il devait atteindre la partie blanche, un peu plus haut sur la droite de la photo. Et la trajectoire du bond paraissait évidemment trop courte pour arriver au but. Déjà je visualisais le drame, je voyais ce vaillant petit homme tournoyer dans le vide, puis s’écraser.

Au-dessous du jeune garçon, en bas, dans l’ombre de la rue, on perçoit un conglomérat indistinct de l’autre côté du carrefour : piétons, voitures, deux roues, marchands divers, on ne sait pas ce qui se passe là, en bas, dans la ruelle bondée, indifférente à l’exploit du garçon, ignorant même son existence. L’ensemble est volontairement confus, peu lisible. Seules quelques taches blanches indiquent qu’il y a quelque chose, ou quelqu’un là, tout en bas, au sol…

La scène se passe dans le quartier populaire d’une grande ville américaine, probablement New York : dans le fond cinq immeubles d’une quinzaine d’étages se découpent sur le ciel. Les façades plates, sans vie aucune, évoquent des HLM peu amènes. Légendée Bronx boys and street kids, la photo a été prise par Stephen Shames.

Cet Américain né en 1947 est un grand reporter photographe dont la vocation s’est révélée en 1966 lors de l’allocution de Malcom X, après laquelle s’est développé le mouvement des Black Panthers. Il en sera le photographe officiel pendant plusieurs années. La première étape de la technique de Stephen Shames consiste à s’imprégner profondément de l’univers dont il rendra compte par ses photos. Pas de pathos, mais de l’objectivité. Il a su se faire adopter par le groupe des Black Panthers avant de devenir, lui un Américain blanc, leur photographe officiel.

Les ouvrages consacrés aux jeunes des quartiers pauvres relèvent de la même démarche. Ainsi la photo que nous avons sous les yeux fait partie de reportages effectués sur une vingtaine d’années, de 1960 à 1980. Pendant cette période, Shames photographie enfants et jeunes adolescents de quartiers pauvres de plusieurs villes des Etats-Unis. Il voit grandir ces jeunes souvent abandonnés par les institutions américaines. Il diffuse largement ses photographies, en particulier sous forme de livres dont Bronx boys and street kids, il montre que leur pauvreté ne peut être que favorable aux problèmes sociaux voire criminels de la société. Avec empathie, il plaide la cause d’une justice sociale pour tous les individus, sans distinction.

Ses reportages en noir et blanc sont constitués d’images fortes, qui retiennent l’attention, frappent l’esprit, prêtent à réflexion, ne laissent jamais le spectateur indifférent. Ce grand photographe est très largement apprécié, ses travaux, couronnés de prix, font l’objet de nombreuses expositions dans le monde entier.

Toi, petit homme de la photo, tu seras toujours le jeune garçon arrêté au-dessus du vide, celui qui saute d’immeuble en immeuble, sans dire pourquoi il affronte tous ces dangers.

Fredaine / Bénédicte ☐