03 - Jean-Pierre G - Imparfait de l'objectif

La photographie, un art à la portée de chacun, clamait naguère Kodak sur les kiosques et les bus. Encore fallait-il disposer du matériel : à force d'économies, petits boulots et combines diverses, je parvins à m’offrir mon premier appareil, d'occasion bien sûr. Neuf, il valait quasi le prix d'une deux-chevaux....... Appareil suisse conçu pour le reportage, en fait copie et concurrent du célèbre Leica allemand, à cette époque objet de toutes les convoitises. Le format du film 24x36 mm était déterminant, facilitant le chargement rapide en toute sécurité. Doté d'un obturateur rapide et silencieux au millième de seconde, c’était le rêve de tous les reporters sur le vif : sport, scènes de rue et portrait en lumière faible. Autorisant les rafales, on pouvait en toute discrétion saisir dans l'instant sans être repéré. Bref, je ne m'en séparais guère et ne le confiais à personne.

La mode des diapositives et leur projection à l'écran faisaient de tout passionné un auteur de talent dans le cercle restreint des amis. Capable de traquer une biche et son faon dès le lever du jour, j’attendais anxieux le retour des petites boîtes du laboratoire, sollicitant les conseils du gérant du magasin. Parfois il me conseillait le tirage papier en grand format ; seul me freinait le budget de ces agrandissements en couleur.

Cela ne dura qu'une brève saison, car, peu fiable et trop sollicité par l'ancien propriétaire, le mécanisme de rebobinage rendit l'âme et, furieux je remisai l'engin au placard, honteux de m’être fait arnaquer.

Je l'offris un jour à un vieux collectionneur passionné croisé dans une exposition.

Pas complètement guéri de cette déconvenue, je misai sur un modèle totalement différent le Rolleifleix 6X6 célèbre outil de reportage. Remarquable par sa conception et sa simplicité, il demandait un œil aguerri, en mesure d'évaluer rapidement le rapport ouverture /vitesse et profondeur de champ (le flou de l'arrière plan).

Intuitivement je parvenais à ne pas trop gaspiller de pellicule et me résolus à installer un coin labo sous l'escalier du grenier.

Le matériel de développement et de tirage fut acquis en coopération avec deux autres amis et l'on se cantonna au noir et blanc, la couleur n'étant pas accessible à notre modeste budget.

Portraits d'amies au sourire crispé, refusant le nu artistique (tu me vois venir !!), gros plans et contre-jours nous firent connaître et l'on se fit quelque menue monnaie en développant et tirant des scènes familiales. Nous redoutions les sorties de mariages sous les poignées de riz qui coinçaient les commandes fragiles.

Parallèlement des revues spécialisées s'étalaient dans les kiosques et nous échangions avec de vieux professionnels, surpris de nous entendre poser des questions de temps pose et de sensibilités comparées entre les diverses marques de film ou de papier.

Les grands noms de la photo s'y étalaient, j'ai en mémoire une réflexion de Doisneau dont Prévert avait préfacé le livre et trouvé ce titre typiquement surréaliste : « A l'imparfait de l'objectif ».

Ô surprise, le célèbre baiser de l'Hôtel de Ville n'avait rien de spontané, il y eut trois prises et c'étaient des acteurs complices.

Naturellement nous avons collaboré au club photo de la ville proche et j'ai pu participer à l'initiation d'adultes intéressés par cette activité après leur journée de travail. Ceci ouvrait une porte à des « reportages sur le tas » mes préférés étant les métalliers et les maréchaux-ferrants.

La mode du reflex, concentrant les atouts de tous les matériels précédents, je m 'offris assez tard un Eos Canon puis vinrent les numériques qui me firent tourner le dos à cette passion.

Sans pouvoir en expliquer la raison, je me braquai, trouvant ces engins plus aptes à produire de l'image que réaliser des clichés induisant un recul ou une réflexion.

« Ça n'a point de bon sens » pour paraphraser nos cousins québécois.

Ces grimaçants selfies sont à la photo ce qu'un fast-food est à un restaurant étoilé.

Lors d'un mariage, nous sortions de la salle d'apparat dans les jardins du cloître attenant, le photographe officiel se faisait attendre et nous échangions des banalités d’usage non loin d'un autre groupe de touristes étangers.

Soudain petites filles et garçons d'honneurs, comme dans une cour d'école, se mirent à sauter par dessus les banquettes de buis en contournant les topiaires ; scène insolite et pleine de charme, ces robes blanches virevoltaient en ces lieux calmes. Je me mis en position et aperçus un autre touriste s'accroupir dans la même attitude, l'espace d une minute à peine. Doté d'un superbe matériel je lui fis part de mon émerveillement.

Il faisait découvrir la région à sa famille venue de Californie. En toute connivence, nous nous sommes serré la main.

- Je suis photo-reporter pour le New York Times basé à Genève, me dit il. Je fais découvrir la Normandie à ma famille venue de San Francisco et demain nous visitons le Mont Saint Michel... !

Ce jour là Boubat, Doisneau et Cartier Bresson étaient un peu mes cousins.

Un peu !

Jean-Pierre G.