03 - Véronique M - L'adolescent à la fenêtre

Je m’appelle Douglas Shapiro mais on m’appelle Doug. Celui qui m’a photographié, c’est Stephen Shames, il a connu ma mère quand elle militait comme lui aux Black Panters, blacks panters qui n’ont eu qu’un temps dans la vie de ma mère que je soupçonne d’une liaison avec Stephen ; d’ailleurs, peut-être suis-je son fils ? En tout cas, il me plaît de le penser. Et puis, cela expliquerait la maltraitance de mon père à mon égard, car il y a eu peu de temps entre cette période et la rencontre avec mon père ! Ce fut un vrai coup de foudre ! Il faut dire que 15 ans en arrière, il était bel homme et la liaison avec Stephen ne résista pas à ce tsunami amoureux ! J’ai maintenant 39 ans et je suis photographe. Je n’ai jamais perdu le lien avec Stephen, il a d’ailleurs été le témoin au mariage de mes parents ! Je l’admire et le vénère, ma vocation vient de lui. C’est un photographe célèbre maintenant, mais à l’époque où je vous écris, il était encore inconnu. Du mouvement des Blacks Panters, il m’a dit ne pas avoir pris conscience de l’importance du phénomène ; mais ce qui lui tenait à coeur, et qui l’a tenu pendant toute sa carrière, c’est de témoigner, sans pathos, de la misère sociale, ici, dans le Bronx et ailleurs. Dénoncer le slogan attractif mais faux du rêve américain. A l’époque, j’habitais le Bronx avec mes parents, un couple mal assorti, qui, dans une violence inouïe, faisaient preuve des pires comportements. Ma mère partait souvent travailler en pleurant et son métier de serveuse lui permettait de rester le moins possible à la maison ; elle accumulait les heures supplémentaires pour nous faire vivre, mon père et moi car celui-ci errait de bar en bar dans la journée, violent et bagarreur. Mauvais mari, mauvais père, tel était le tableau paternel. Ma mère ne se résolvait pas à le quitter, sans doute la répétition d’un passé qu’elle avait vécu avec ses parents. Alors, je me rêvais jeune homme nubile, un pied dedans, un pied dehors, attendant son retour.

Stephen Shames m’a invité à son exposition de photos dans une galerie huppée de New York et lorsque je me reconnais dans ce jeune garçon à la fenêtre, le passé refait surface dans ma mémoire.

Quand je regarde cette photo, aux dimensions impressionnantes, je vois un jeune garçon dont la pause, entre intérieur et extérieur me renvoie une impression de schizophrénie spatiale. Il a le regard dirigé vers la rue. Il fait chaud au soleil, aussi a-il enlevé son tee-shirt.

A son visage rivé vers le bas, il n’est pas insensé de penser qu’il habite très haut dans cet immeuble du Bronx newyorkais. Il fait sombre dans cette pièce, ce qui provoque un contraste intéressant avec le soleil du dehors.

Que regarde-t-il ? Sans doute les gamins pauvres qui, au gré de leurs pulsions, varient les activités. Certains jouent aux billes, d’autres s’aspergent de l’eau des caniveaux, rient aux éclats, se battent pour un donuts. Il en voit un qui pleure en se tenant les côtes, battu comme plâtre par des plus grands qui ont arraché le seul objet auquel il tenait vraiment, ce petit pingouin tout en plastique, sale et vieilli par le temps, mais compagnon de misère indispensable.

De l’autre côté de la rue, un autre immeuble se profile, aussi haut que le sien, aussi bruyant par la promiscuité insupportable des logements vétustes. Entassés dans ces cages à lapins, des cris proviennent de couples qui se cherchent des noises, se battant à coup de canettes de bière ou autres objets contondants. Des enfants pleurent d’être laissés à l’abandon par des géniteurs partis chercher, sinon du travail, au moins quelque chose à manger. Peut-être sont-ils simplement partis pour échapper à l’enfermement et au manque d’espace. Le garçon le sait depuis toujours et comme lui-même vit cette situation tous les jours, il ne s’y intéresse même plus.

Non, lui, il pense ailleurs avec cette limite qu’il n’ose pas franchir entre le dedans et le dehors.

Il regarde ceux de la rue et il sait qu’il leur ressemble. Mais, ce qu’il désire par dessus tout, c’est échapper à cette misère du Bronx. Il n’est jamais allé autre part, mais il sait que n’importe quoi serait mieux que cette pauvreté collante. Il réfléchit à la façon de s’y prendre et cette réflexion le plonge dans une mélancolie abyssale. Comment chausser des bottes de sept lieux pour s’extraire de cette gange qu’il a toujours connue ? A croire que la misère, on ne s’en extrait qu’en plongeant dans le vide !

Mais sa force de vie, il la trouve dans ses rêves, toute d’imaginaire à sa hauteur. Quand je serai adulte, j’habiterai les beaux quartiers de New York, avec Central park en face, j’aurai des habits respirant la richesse et l’abondance, j’aurai une voiture avec chauffeur et une maison grande comme un palais avec des gens à mon service. Je mangerai dans de la vaisselle en porcelaine et des couverts en argent ; je danserai avec les plus belles femmes de la ville. Avec tout l’argent que j’aurai amassé, le monde sera à mes pieds.

Cinq minutes plus tard, une sonnette retentissante le ramènerait à la réalité, il repasserait sa jambe droite dans l’appartement et irait ouvrir à son père qui, à son habitude, sentirait l’alcool. Il sait que sous un prétexte insignifiant, celui-ci le battrai et qu’il aura comme d’habitude, des bleus sur le corps.

Mais ses bleus à l’âme ne le quittent plus depuis des lustres. Reste le plus dur à faire, partir pour vivre enfin une vie qui soit à la hauteur de son imaginaire, comme un impérieux devoir à réaliser.

Véronique M.