05 - « Agapes et littérature »


Ça ne vous aura pas échappé, la cuisine est à la mode, que ce soit sur les écrans ou dans nos vies. Le récent confinement ne fait que renforcer la tendance.

Aujourd’hui, je vous propose de redécouvrir ou de découvrir quelques auteurs de la littérature qui ont célébré avec art et virtuosité la bonne chère mais aussi les repas, les fêtes qu’elles soient familiales ou intimes.

Commençons par Zola. Grand metteur en scène de la vie naturelle et sociale des Français sous le Second Empire, Émile Zola est aussi l’un des auteurs les plus féconds en matière littéraire culinaire. Deux œuvres excellent plus particulièrement en l’occurrence : Le Ventre de Paris, roman qui peint la vie foisonnante et riche en couleurs, odeurs et saveurs des Halles de Paris, et L’Assommoir, qui fait une part belle à la sensualité érotique et métaphorique de certaines nourritures « riches », servies lors des trois repas de Gervaise (un des personnages principaux de l’œuvre) qui ponctuent l’intrigue (le repas de noces, la fête de Gervaise arrivée au sommet de sa réussite commerciale, le repas d’affamée).

Ci-dessous début du fameux passage de l’oie rôtie, dans L’Assommoir. La description de l’apparition de cette oie (qui constitue le plat principal de la fête que donne Gervaise pour célébrer l’acquisition et la bonne marche de sa boutique de blanchisseuse) comporte d’évidentes références au corps féminin. L’oie devient la métaphore de la jeune femme, Gervaise, énorme elle aussi.


4 textes, 2 propositions pour vous donner envie de composer votre menu ou de raconter l'histoire de la cuisine familiale

A - Un plat :

1 - L’oie rôtie de Gervaise

« Quand l’oie fut sur la table, énorme, dorée, ruisselante de jus, on ne l’attaqua pas tout de suite. C’était un étonnement, une surprise respectueuse, qui avait coupé la voix à la société. On se la montrait avec des clignements d’yeux et des hochements de menton. Sacré mâtin ! quelle dame ! quelles cuisses et quel ventre ! « Elle ne s’est pas engraissée à lécher les murs, celle-là ! », dit Boche. Alors on entra dans les détails sur la bête. Gervaise précisa des faits : la bête était la plus belle pièce qu’elle eût trouvée chez le marchand de volaille du faubourg Poissonnière ; elle pesait douze livres et demie à la balance du charbonnier ; on avait brûlé un boisseau de charbon pour la faire cuire, et elle venait de rendre trois bols de graisse. Virginie l’interrompit pour se vanter d’avoir vu la bête crue : on l’aurait mangée comme ça, disait-elle, tant la peau était fine et blanche, une peau de blonde, quoi ! Tous les hommes riaient avec une gueulardise polissonne, qui leur gonflait les lèvres. […] [Après le découpage], on tomba sur l’oie furieusement. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti […]. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c’est le morceau des dames. Mme Lerat, Mme Boche, Mme Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie […]. »


Autre époque, autre auteur : Laure Buisson est romancière née en 1968 La Blanquette (2000) chez JC Lattès est son premier roman.


Son héroïne est une femme de cinquante ans qui n’a connu qu’un seul amour, son mari. Cet amour a été sa raison d’être, d’agir, de réagir. Pour le gagner et le garder, elle veut tout sacrifier, profaner, détruire, écarter. Craignant de le perdre, elle décide de tuer ce qu’elle aime. Le récit rétrospectif de la vie du personnage principal commence par la préparation d’une blanquette anesthésiante qui prépare le meurtre du mari et le suicide de la narratrice, par asphyxie (au gaz). Les époux sont couchés l’un à côté de l’autre. L’un dort, l’autre raconte. En attendant que l’amour et la mort les unissent à jamais…

2 - Une blanquette au Tranxène

« Sur le chemin de l’appartement, je me suis arrêtée pour acheter de l’épaule de veau. Tu adores ma blanquette. En rentrant, j’ai pilé le Tranxène. Écrasés, les cachets ressemblent à de la Maïzena. J’ai épluché les légumes et préparé le bouquet garni. Dans ma plus belle casserole, j’ai posé les morceaux de viande, les ai couverts d’eau froide, salés. Pas trop. Le médecin l’a déconseillé pour tes artères. L’eau a bouilli. J’ai écumé lentement et ajouté les légumes un par un. J’ai laissé le tout mitonner.

Immergée dans un bain parfumé à l’essence de thé, un masque antiride sur le visage, j’ai macéré pendant une heure. […] Le minuteur a retenti dans la cuisine. La viande était cuite. Je l’ai retirée et réservée. Quelle robe porterais-je pour notre tête-à-tête ? La noire en crêpe. Je me suis limé les ongles et épilé les jambes. Mes aisselles étaient lisses. De retour dans la cuisine, j’ai passé le bouillon dans un fin linge blanc, fait fondre le beurre dans une autre casserole et ajouté une cuillerée à soupe de Tranxène. À la place de la fécule. Avec douceur, j’ai mélangé le tout, remué jusqu’à ébullition et surveillé l’éventuelle formation de grumeaux. Tu détestes ça. J’ai intégré la viande, laissé chauffer quelques minutes et versé la crème et les jaunes d’oeufs. J’ai goûté. Parfait. Le céleri annihilait l’âcreté du somnifère.


Proposition A – Rédigez l’histoire d’un plat, de ses préparatifs à sa dégustation, en renforçant le caractère sensuel ou érotique de l’entreprise à la manière de Zola ou au contraire en transformant votre recette initiale en mise à mort virtuelle ou réelle à la manière de Laure Buisson.


B - Repas de famille

1 - Proust : À travers les pages de La Recherche du temps perdu, nous apprenons à connaître les spécialités de Françoise. Dans une librairie spécialisée dans le domaine culinaire ou chez un bouquiniste, vous trouverez peut-être encore un exemplaire de La cuisine retrouvée, florilège de recettes de plats (de Françoise) mentionnés dans La Recherche.

1 - Les spécialités de Françoise

« Car au fond permanent d’oeufs, de côtelettes, de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu’elle ne nous annonçait même plus, Françoise ajoutait – selon les travaux des champs et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du commerce, les politesses des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu, comme ces quatre-feuilles qu’on sculptait au XIIIe siècle au portail des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et les épisodes de la vie : une barbue parce que la marchande lui en avait garanti la fraîcheur, une dinde parce qu’elle en avait vu une belle au marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu’elle ne nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti parce que le grand air creuse et qu’il avait bien le temps de descendre d’ici sept heures, des épinards pour changer, des abricots parce que c’était encore une rareté, des groseilles parce que dans quinze jours il n’y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait apportées exprès, des cerises, les premières qui vinssent du cerisier du jardin après deux ans qu’il n’en donnait plus, du fromage à la crème que j’aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce qu’elle l’avait commandé la veille, une brioche parce que c’était notre tour de l’offrir. Quand tout cela était fini, composée expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme une oeuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent.


2 - Un entretien avec Annie Ernaux à propos de son livre « les années »

" Me sont alors revenues les tables de fête, celles des dimanches, avec beaucoup de famille et j’ai noté « Dans la lenteur interminable des repas de fête… ». Le repas de fête comme moment privilégié où l’enfant se situe dans le monde familial et l’Histoire. C’est cette image-là qui m’est venue, avec la sensation des nourritures sur les tables, mais aussi l’atmosphère, les chansons – autrefois on chantait beaucoup à la fin des repas – et les conversations. C’est par les conversations que le temps d’avant, l’histoire vécue par mes parents et mes grands-parents m’a été transmise. La table est un lieu de transmission de la mémoire historique, de la mémoire familiale avec des gens qu’on n’a pas connus, qui sont morts, cette mémoire vague et lointaine des gens qu’on ne connaîtra jamais mais qui sont de la famille. En même temps, parce que les deux vont de pair, on reçoit le monde social auquel on ne sait pas encore qu’on appartient, dans mon cas, c’était le monde paysan. Dans le repas, le langage, un mode de vie et une mémoire, c’est tout cela qui arrive à l’enfant. Dans le livre, le premier repas de fête est très long parce que je déploie tous les aspects de l’arrivée dans le monde. On y reçoit sa place dans le monde, c’est-à-dire dans une famille, un espace social, une époque. "


Proposition B - Racontez vos repas de famille et à travers eux, l’ambiance, l’origine et les traditions familiales, des secrets de famille aux anecdotes d’une époque que vous n’avez pas connue en passant par les recettes, les habitudes et les lieux qui n’existent plus mais font partie de votre histoire.


1000 mots environ maximum si possible

Proposition(s) à m'envoyer pour dimanche matin au plus tard merci