05 A Marie France de M - Simple comme bonjour

Simple comme bonjour ? Oliver arriva dans le café au moment où ses trois meilleurs amis vantaient les mérites culinaires de Lola : - Le parfum de son « gigot qui pleure » hantera longtemps la mémoire de mon palais… - Et son rôti de sanglier à l’orange et aux cèpes de Bordeaux… - Et son foie gras aux figues…. Non seulement Lola est jolie mais encore elle cuisine aussi bien qu’un Cordon Bleu triplement étoilé…

La mère d’Olivier disait de lui qu’il était aussi gourmand qu’une lèchefrite ! Evidemment, les talents de cette femme idéale lui mirent l’eau à la bouche. Impossible pour une seule personne de réunir tant de qualités, cette Lola doit sûrement être aussi stupide qu’une dinde :

- Lola dirige un laboratoire de recherche phytosanitaire. C’est une surdouée !

Le hasard n’existe pas : la scientifique passa dans la rue à ce moment-là. Et ses copains de la héler à leur table. Et Lola d’accepter ce pot improvisé. Et Olivier, peut-être grâce à son talent oratoire ou son physique de jeune premier, réussit à se faire inviter à dîner par elle, en tête à tête ! En homme bien élevé, il lui proposa d’apporter une bouteille de vin. Lola préconisa un Petrus pour accompagner sa préparation culinaire. Rien que ça ! Mais avoir la chance d’être invité par une femme d’exception, suppose d’avoir une conduite adéquate… et de ne pas rechigner à la dépense.

La belle hôtesse conduisit Olivier au salon dès son arrivée : la qualité des œuvres d’Art, brillamment mises en valeur par un éclairage étudié, le laissa pantois. Il remarqua ensuite la table dressée avec nappe mauve en dentelle de Calais, porcelaine de Limoges, cristaux en baccarat et l’inévitable argenterie. Devant chaque assiette, un petit bouquet de violettes formait un camaïeu subtil avec la nappe. Au centre de la table, un superbe candélabre étirait ses cinq bras, surmonté chacun d’une bougie couleur arc en ciel…

Olivier se rengorgea : Lola avait mis « les petits plats dans les grands ». Il détailla avec ravissement la silhouette de cette jeune femme, véritable Tanagra, ses yeux doux comme ceux des biches, son cou gracile souligné par un collier de perles de Venise. Assurément, une femme habitée par la grâce…

- Il est temps de passer à table… lui lança-t-elle après les civilités d’usage, en lui désignant sa place. J’ai cuisiné une de mes spécialités, dit-elle avec un sourire enjôleur, servi par une bouche sensuelle propice aux baisers.

Puis elle se dirigea vers la cuisine et revint avec une poêle à la main. Elle en souleva le couvercle et Olivier aperçut… des œufs au plat.

- Le soir de la pleine lune, il ne faut pas trop s’empiffrer.

La déception étreignit l’homme qui commença à maudire ses « bons amis » : ils s’étaient bien joué de lui, en vantant les mérites culinaires de Lola. Hélas, il avait déjà ouvert la bouteille de Petrus et servi chacun. Il sentit monter la rage qu’il s’appliqua à dissimuler non sans peine. Il avait dépensé près de cent cinquante euros pour rien… Quel gâchis ! Son regard se porta sur le décolleté de la jeune femme. Son bustier mettait idéalement en valeur ses seins accueillants et rebondis à souhait, telles deux coupoles dessinées pour les mains d’un honnête homme. Mais la fureur d’Olivier l’empoisonnait au point de congédier Eros. Ah, ses amis l’avaient leurré jusqu’à l’os… Surgit alors dans son cerveau surexcité, un os de gigot avec sa viande si délicate. Ce gourmet pensa avec désespoir à ce mets exquis qu’aurait si justement accompagné son Petrus…

- Goûtez ce pain et le beurre que je viens de créer, murmura Lola en même temps qu’elle déposait deux œufs au plat, au jaune flavescent, certes, dans chacune des superbes assiettes de porcelaine.

La bougresse osait afficher un air pleinement satisfait avec « son pain et son beurre ». Se moquer du monde à ce point, provocation ou inconscience ? éructait intérieurement Olivier. Mes « bons amis » vont entendre parler de moi...

- Je vous conseille de fermer les yeux pour la première bouchée…

Comble de la cruauté, la jeune femme le prenait pour un débile ! Au summum de l’exaspération, Olivier beurra un petit bout de pain qu’il trempa de mauvaise grâce dans ses œufs. En soupirant, il ferma les yeux en ouvrant la bouche. Je dois avoir l’air tellement ridicule. Dommage, Lola était jolie, mais en faire ma petite amie est impensable. Elle est trop… nulle !

Cette première bouchée l’étonna, la seconde le ravit, la troisième le conduisit à l’extase ! Il apprécia d’abord le moelleux du pain et l’onctuosité du beurre. Puis un exquis goût de truffes, suivi d’arômes ensorcelants, surprit son palais. Et Olivier se mit alors à voyager au cœur du Lot, le Lot et ses sous-bois aux senteurs de cèpes, d’humus et de feuilles de chênes… Le Lot et sa Nature aux odeurs de foin parfumé, le Lot et son ciel bleu d’infini. Il ouvrit les yeux et constata que Lola, impassible, l’observait. Sa respiration légère soulevait ses seins soudain plus appétissants que ces œufs.

« Cette poitrine si érotique réveille le désir » songea le séducteur : il reprit à nouveau un bout de sa tartine qu’il beurra avec une application soutenue. Il se surprit à mâcher plus lentement tout en fermant à nouveau les yeux. Et son voyage reprit vers les contrées aimées. Jamais, il n’avait ressenti un goût aussi divin en bouche… Il constata que le Petrus accomplissait son « grand œuvre », sublimant, en alchimiste patenté, les bouchées suivantes… assurément orgasmiques. A son grand dam, la dernière mise en bouche sonna le glas du plaisir. Ah non, déjà ?

- Vous m’avez offert un voyage inattendu… Dites-moi le secret de vos œufs au plat ?

- Nous ne sommes pas encore assez intimes !

- Cela ne saurait peut-être tarder, murmura l’homme, tenaillé par la curiosité, par une faim irrépressible… du corps de Lola et surtout de tout son être.

Marie-France de M