05 A Anne P - Méchoui dans le désert mauritanien

1958, Nouakchott la capitale de la Mauritanie sortait des sables. On la surnommait, parait-il la ville ‘’pancartes’’. De grands panneaux indiquaient les emplacements où seraient bâtis une mosquée, un ministère, une administration, une école…

Janvier 1968, Mon premier contact avec le continent africain. Très grand dépaysement, apercevant par le hublot de l’avion, des étendue sableuses à perte de vue. Des bosquets d’arbustes desséchés semblaient en lévitation sur le sable blanc. Puis j’aperçus la ville : des cubes alignés le long des chaussées goudronnées s’entrecroisaient à angle droit. Des nappes sableuses formaient des arabesques sur le goudron.

Evasion désirée en compagnie de mon père, afin d’éloigner le carcan de tristesse qui nous submergeait, suite au décès brutal de ma mère.

Un de mes frères ‘’Marc’’ et sa femme étaient installés depuis quelques mois à Nouakchott.

Sur place il représentait la Société Colas, dont la mission était de construire une piste d’atterrissage pour de gros avions porteurs. Chantier de grande envergure, situé à une trentaine de kilomètres de Nouakchott et où travaillait une communauté de berbères et d’arabes.

A notre arrivée, Marc nous annonça qu’il avait décidé avec ses chefs d’équipe d’organiser un grand méchoui, pour fêter la grande avancée du chantier et réunir tous les participants.

Une portion importante de la piste était achevée, mon frère voulait leur témoigner sa satisfaction et les remercier de leur efficacité.

Cette fête avait lieu à proximité d’une bourgade voisine, mais en plein désert.

Etant donné le nombre de participants, plusieurs agneaux avaient été achetés.

Le jour attendu arriva…Je souhaitais accompagner Marc dès le matin, afin d’assister à tous les préparatifs.

Pour la parisienne que j’étais, j’ignorais totalement le cérémonial qui accompagnait la préparation de ce méchoui.

Dès la sortie de la sortie de la ville, j’admirai le bleu lumineux du ciel venant se noyer dans l’étendue soyeuse du sable, à perte de vue. Quelques bosquets d’acacias solitaires, dépourvus de feuilles surgissaient du sol. De place en place, des touffes d’épineux émergeaient, sur lesquels s’acharnaient quelques biquettes bien décharnées.

A notre arrivée, une certaine excitation régnait dans le camp installé en pleine nature. Nous avons été accueillis par des « Bonjour Patron » et bonjour « Mam’zelle » qui s’échappaient des mines réjouies.

Plusieurs gigantesques tentes de couleur ivoire étaient disposées en cercle. Au centre, un grand foyer parsemé de braises rougeoyantes. De chaque côté, quatre tournebroches de fabrication artisanale venaient se piquer dans le sol, légèrement décalés par rapport au foyer.

Les agneaux étaient déjà embrochés sur des branches d’arbres.

M’approchant du foyer, après avoir salué un des exécutants, qui fit retentir ‘’ Un bonjour Mam’zelle". Je le questionnai sur les préparatifs en amont. Avec une grande fierté, il se mit à me décrire toutes les étapes :

De la cavité stomacale de l’animal étaient retirés tous les organes. Ensuite, avant de la recoudre, l’intérieur était soupoudré d’épices et fourré de semoule de couscous au préalable aromatisée.

La cuisson ayant débuté, sa fonction était de tourner les broches lentement et régulièrement afin que la cuisson soit uniforme. A intervalle régulier, il badigeonnait d’huile la peau des agneaux. Ce cérémonial allait se dérouler pendant plusieurs heures. Il me précisa que les broches devaient être rapprochées des braises, au fur et à mesure de la cuisson, afin que les chairs prennent une couleur ambrée. Plusieurs de ses collègues allaient le relayer à cette tâche.

Pendant ses explications, je jetais un regard discret sur sa tenue : un boubou de couleur bleue avec de larges manches, sous lequel je devinais un sarouel bouffant noir. Sa tête était entourée d’un chèche blanc, destiné à le protéger du soleil et du vent.

La matinée s’écoula lentement. Les nombreux participants et le reste de ma famille arrivèrent. Le niveau sonore s’élevait comme la température ambiante, surtout à proximité du foyer.

Mon frère nous pria d’une voix forte, de nous installer sous les tentes où des tapis étaient disposés sur le sable. Il prononça un discours de bienvenue, remercia tous les participants pour leur présence, et en particulier ceux ayant collaboré à la préparation de cet évènement. Il nous souhaita un bon appétit.

Les agneaux furent apportés sur de grandes plaques de métal et déposés sur le sol.

Nous nous installâmes gaiement. A ma gauche mon père, à ma droite un des chefs d’équipe et nous faisant face mon frère et sa femme. Difficile de trouver une position confortable, n’étant pas habituée à une assise directe sur le sol. J’optai pour une position sur les genoux.

Des effluves d’épices et de viande grillée odorante et parfumée envahissaient l’atmosphère. J’admirais le croute mordorée et craquante, traversée de sillons.

Mon frère arracha de sa main droite, des morceaux de la chair grillée d’un des agneaux et les tendis à mon père et à sa femme.

Interpellée par l’absence de couverts, je restais figée. Mon voisin à ma droite m’observant, me tendit un morceau de cette viande odorante. Je marquai une petite hésitation en remarquant la couleur de ses doigts, puis lui souriant je m’empressai de saisir le bout de peau dorée et craquante. Il m’expliqua que la viande était tellement confite par la cuisson lente, qu’elle se détachait sans aucun effort.

Me faisant face, je remarquai le sourire narquois de mon frère, qui avait saisi mon indécision.

Au bout d’un moment, apparut à l’intérieur, le fourrage de couscous. Mon voisin s’empressa de saisir une poignée de semoule et de la déposer dans ma paume. Un mélange détonnant d’arômes s’infiltra dans mes narines.

Mise en confiance, j’attrapais des morceaux de peau grillée, dont j’appréciais le doux craquement sous mes dents. La chair fondait dans la bouche, imprégnée des épices qui se cachaient sournoisement : gingembre, paprika, cumin, coriandre…

Dégagée de toute entrave éducative, je capturais des poignées de couscous d’où émergeaient des effluves de cannelle et de quatre épices. Je me répandais en compliments, auprès de mon voisin, étant conquise par la saveur de ce mets délicat et délicieux.

L’intensité sonore s’élevait avec la fuite du temps. Une atmosphère joyeuse et animée régnait sous les tentes. J’ai le souvenir qu’en fin de repas, sur les plateaux ne subsistaient que les carcasses de ces pauvres agneaux.

Dans ma mémoire gustative, la senteur des tous ces épices me chatouille encore les narines.