05 A Bruno - Boucherie-charcuterie

Depuis une heure ou deux, j’vous évite, j’vous tourne autour, je tergiverse. Vous, là, dans le panier, achetés au rayon fruits et légumes sur prescription médicale, arrêtez de me narguer ! Je sais bien que le combat est inévitable, il en va de mon taux de cholestérol. Seulement, dans une heure ou deux il faudra bien que l’un de nous gagne la partie. Et j’ai comme dans l’idée que vous serez pas à la noce quand j’aurai manié le sabre.

Alors je commence par qui ? Y a des volontaires ? Tiens, toi le gros du bide, monte sur le ring, on va faire connaissance. Comment qu’on t’appelle ? Le Jaune des Cévennes ? Le Gros de Mulhouse ? Viens-là que je te déshabille. Mais combien t’as de pelures sur le dos ? Allez, fais pas ton timide on va pas te manger ! Si ? T’as p’t-être raison mon gros. Voilà t’es tout nu, tout gluant même... Tu transpires parce que t’as trop chaud ou parce que t’as peur ? Si j’étais toi je ferais mes prières parce que ça va saigner. Tu la sens bien la lame dans ta chair ventrue ? Oh mais il couine de douleur, le végétal ! Mais t’as rien vu le dodu, tu sais pas ce que tu vas prendre. Là ! Te voilà bien embêté maintenant que t’existes en deux moitiés, l’une à droite, l’autre à gauche : d’un seul coup de canif je t’ai octroyé le don d’ubiquité. Oh mais c’est qu’il essaye de m’faire pleurer à coup de bombe lacrymogène le Burgos ! Il a sorti son arme secrète, l’ennemi invisible, l’horreur venue des « tranchés », le gaz moutarde ! Mais il a pas encore compris son destin, le bulbe ! Haché menu qu’il va se retrouver. Moi j’aime pas qu’on m’fasse pleurer, alors je sectionne, je tronçonne, je massicote, j’démultiplie à l’infini. Et maintenant, qui c’est qui pleure ? Éparpillée l’herbacée !

À qui l’tour M’sieurs Dames ? Tiens tiens, on reste au fond du sac, on a peur d’affronter Jojo l’éventreur ? La terreur des rings ? Le maniaque du scalpel ? Sors de là si t’es un brave. Ben alors ? Mais il est tout tremblant l’Géant précoce ! T’as bonne mine avec tes grands abattis qui se plient dans tous les sens... Attends j’vais te soulager mon gars, j’vais t’arracher les ailes, comme ça tu m’échapperas pas... Oups dis-donc ça craque, j’t’ai fait mal ? Maintenant t’as quand même plus l’air d’un poireau. Et c’est quoi ces cheveux blancs qui te poussent dans le bas ? On t’a jamais dit qu’il fallait te raccourcir ? Attends bouge pas, c’est qu’un mauvais moment à passer. Tu le veux où mon tranchoir ? Cherche pas, c’est fait. Au ras de la collerette. T’as l’air ridicule sans tes cheveux et tes bras, T’es plus qu’un tronc, et un tronc, ça se débite. Comme ça. Oh mais toi aussi tu sens le mauvais ! Tu serais pas de la même famille que le gros ventru des fois ? Dis-donc, en parlant de famille, t’avais pas des frères dans le panier ? Pas de jaloux : même motif, même punition. Et puis comme ça tout ce p’tit monde sera réuni. D’la fibre, en veux-tu ? En voilà !

Maintenant si ces demoiselles veulent bien se donner la peine d’approcher... J’vous trouve le teint orange et la peau pas nette... Vous revenez de la plage ou du bac à sable ? À la douche et que ça saute... Maintenant que vous êtes proprettes, je vais vous racler, les Nantaises. L’une après l’autre. J’aurai votre peau. Vous allez voir ce que vous allez prendre. Et pis c’est pas fini, une fois qu’ça se sera terminé en nu intégral, je vais trancher dans le vif, dans les grandes longueurs, avant de vous faire passer à la casserole. Viens là ma grosse, j’vais leur montrer ce qui les attend à tes soeurettes. Ah mais v’là que le couteau peine à la tâche, t’es une coriace ma jolie... Aïe donc ! C’est qu’elle se rebiffe la mignonne ! Le couteau en plein dans le pouce, qui s’met à pisser le sang ! Tu perds rien pour attendre... Là ! Maintenant que la brèche est colmatée, les travaux peuvent reprendre. J’sais pas si vous me rendrez aimable ou si vous me donnerez du rose aux fesses mais vous y passerez toutes. Toutes, j’vous dis !

Maintenant l’caïeux. Allium Sativum au rapport ! Toi t’es mon chouchou. T’es un hypolipidémiant, comme il a dit l’docteur. T’es un copain, un frère, ‘y a qu’toi qui m’aimes ici. Les autres c’est des puants, des gluants, des malfaisants. Approche-toi que je te décortique. T’as mauvaise haleine, c’est sûr, mais ça cache les odeurs d’alcool. Maintenant excuse-moi frangin mais i’ faut que j’técrase pour que t’exhales, que tu parfumes, que t’encenses, sinon tu garderais tout pour toi et ça serait pas généreux.

Maintenant, les potagères, j’vais vous faire rôtir à p’tit feu, ça vous apprendra. Dix minutes dans un peu de gras, juste un peu. S’agirait pas de vous y faire prendre du plaisir. Et pour que ça fasse bien mal, un peu de sel sur les blessures à vif, et du poivre, ça mange pas de pain. Et voilà le résultat. Finalement elle est pas mal, ma poêlée végétarienne. Et pis comme ça, tout le monde est content : mon docteur, les animaux et ma pomme. Dans le fond, ça me va : je hais les légumes, alors je les mange.