05 A Jean-Pierre G - Les trois petits chefs

En ce matin de printemps, l'entreprise de battage doit intervenir dès l'aube dans la cour de la ferme. Le chef d'équipe est Mikhail, russe et chanteur à ses heures. Il a sous sa coupe 7 collègues venus comme lui des quatre coins de l'Europe, conséquence des bouleversements de la récente guerre.

La moisson engrangée en juillet est battue, le grain mis en sacs de 100 kg et la paille pressée en grosses balles odorantes et rêches.

Après que mon père les invitât à partager le repas, regardant alentour, Mikhail s'adresse à lui :

- Monsieur Fernand, si patronne malade, qui faire manger à nous ce matin ?...

Ma mère était tombée malade, une crise de coliques néphrétiques l'ayant secouée en fin de nuit, impossible d'assurer les tâches quotidiennes, ça ne pouvait plus mal tomber...

D'un geste mon père nous désigna, mes deux frères et moi, attablés à la table annexe où l'on épluche les légumes.

- Les 3 garçons là, ils ont tout préparé. .....!

- Et patronne partie hôpital ?

- Non elle est là-haut ; le médecin est passé et lui a fait une piqûre ; elle se repose...

Le Russe à ses collègues :

- Si patronne dormir, vous faire silence. .........Compris ??

Suivirent quelques da korotcho, jawohl, si et OK chef !

On n'entendit plus que le cliquetis des fourchettes et le carillon Westminster marquant chaque quart d'heure.

Ces gaillards, patibulaires mais presque comme eût dit Coluche, issus d'une Europe bouleversée par la récente guerre mangeaient de bon cœur..

Un jeune agriculteur local menait ce groupe disparate avec fermeté, comptant sur ce Milkhail respecté et humain malgré les apparences. En fait un Ukrainien passé dans la Wehrmacht lors de l'invasion de l'URSS.

Affamés par un Staline détesté, ils pensaient trouver leur salut en passant à l'ennemi.

A l'issue du conflit beaucoup s'engagèrent dans la Légion Étrangère, là où l'on ne pose pas de questions.

Certains tel Saverio, le Napolitain, avaient combattu avec les Brigades Internationales contre les Franquistes.

Parfois, au sortir du bistro local éclataient de sévères bagarres, un poignard pouvait être tiré de la botte et un soir, l'un d'eux nous montra un coup de poing américain.

Bien payé, c'était un métier de forçat, dans la poussière et le vacarme. Nous étions impressionnés mais pas intimidés, de contact facile, nous connaissions leurs prénoms et posions des questions : d'où viens tu ? As tu fait la guerre? As tu des lettres de ton pays ? (je quémandais les timbres )

En fait, comme le clamait ma marraine célibataire de quarante ans : "de vrais hommes... ! »

Ce matin là, bien avant 7 h, le père entre dans nos chambres : « Debout les garçons, maman est malade et la batteuse arrive dans une heure. »

Temps fort de l'activité agricole, ce rendez-vous de mi-mars voyait la cour de ferme se transformer en ruche.

Au terme de ces journées on comptabilisait les quintaux de céréales stockés sur l'aire de la grange. Le verdict paternel tombait : "C'est mieux que ce que j'imaginais " ou l'inverse : "On est loin du rendement attendu à cause de ce mois de mai trop pluvieux ! "

Âgés de 12, 9 et 7 ans, il nous incombait donc ce matin là de nourrir cette équipe.

Le plat de résistance traditionnel : pot au feu retenu par ma mère en début de semaine ; le boucher est notre proche voisin, je passe par l'entrée de service et le trouve affairé dans son labo :

- Qu'est-ce qu'il t'arrive mon garçon ? Ah ta mère est malade ! Écoute-moi bien, je t'explique...

Il emballe et dépose les pièces de bœuf dans mon panier d'osier.

- Tu mets tes frères au travail (ça je savais faire !). Il faut éplucher 5 oignons, 3 ou 4 navets, un kilo de carottes, 5 poireaux et un choux coupé en quatre ; tu les poses au fond d'un grand faitout. Vous avez ça, s'il faut je t'en passe un... 2 c à soupe de gros sel, le bouquet garni (il est dans le paquet) des grains de poivre et 3 clous de girofle, tu déposes la viande dessus et tu couvres d'eau...

- L'eau : froide ou chaude ? demandai-je

- Froide, le bouillon sera meilleur ce soir. N'oublie pas les pommes de terre : 3 kg à ajouter en dernière heure seulement et pour servir vers 13h la cuisson doit débuter à 9h30 au plus tard ... et si tu as un souci n'hésite pas, je suis au magasin toute la matinée. Salue ta maman ; et ton père, Fernand, il ne panique pas trop ?

- Non il a dit qu'il comptait sur nous...

- Allez file bonhomme, il n'y a pas de temps à perdre

Derrière la ferme, le potager offrait tous les légumes souhaités qui en fin de saison étaient conservés dans le cellier attenant à la cuisine.

Le repas se déroula dans un tel calme que le père alluma la radio annonçant des troubles en Algérie et la fermeture de la frontière entre Tunisie et Algérie.

Au final, le pot au feu fut servi en temps et apprécié de la tablée ; l'entrée improvisée consista en un généreuse terrine de sanglier que l'oncle Jean, chasseur, nous apportait chaque automne. Une salade d'endives forcées dans l'obscurité du cellier et un Maroilles odorant constituèrent le final avec les pommes du verger. A l'issue du repas mon père portant un bol de tisane à ma mère nous interpelle à la porte de l'escalier

- Et pour ce soir qu'avez vous prévu les garçons ?

- En principe on fait le bouillon avec des pâtes alphabet ou du vieux pain sec et un hachis parmentier avec les restes mais ils ont tout mangé...

- Alors ? Il y a des œufs et du jambon ?

- Tiens, oui... On pourrait faire une omelette au jambon et des pommes de terre en robe des champs

- Bien, j'annonce ça à maman et ne traînez pas il y a une grosse vaisselle...

Monstrueuse, cette vaisselle absorba notre solde d'énergie.

Vers 17 h, rôdant vers la grange, une main se posa sur mon épaule : Saverio, le petit Napolitain me glissa avec un sourire complice :

- Hé! Jeudi matin, c'est le catéchisme avé Marie Thérèse... Ma ! Vous avez bien couissiné et le yézou là-haut très content... Vero ! c'était molto bene !....

Le soir venu scène mémorable : les 8 gars entrent solennellement et chacun pose un sachet de bonbons dans la corbeille à pain, sous l’œil ébahi de notre mère, assise dans le fauteuil du père :

- Oh les gars fallait pas ! Vous êtes bien trop gentils.... !!

S'entendre traités de gentils garçons voilà belle lurette que leurs oreilles n'avaient entendu d'aussi douces paroles !