05 A Valérie W - Pommes

Apercevoir une seule pomme posée sur le bois brut de la table de la cuisine. En pleine nuit. Un clair de lune révèle ses contours, sans aucun doute possible. Chut ! Pas un mot sur ses couleurs. Entends-tu ? Dans l’ombre, la jeune Pomme chante une comptine oubliée.

C’est l’histoire d’une pomme.

Ça commence avec Pimprenelle et Nicolas, marionnettes éternellement en pyjama. Là-haut, le marchand de sable déroule son échelle. Nounours y descend en chantonnant : pom popopom popopom pompom. L’enfant a les yeux lourds, son pouce sucé doucement. Rituel de l’endormissement.

L’enfant grandit et lit le conte de Blanche-Neige. La vieille femme terrorise avec son faux sourire. Elle offre une belle pomme rouge. Empoisonnée. Si brillante, si rouge et pourtant mortelle. Ou presque. Délicieux frisson d’une histoire toujours recommencée.

Et puis il devient nécessaire d’apprendre l’équilibre. De découvrir qu’il est dangereux de poser une pomme sur sa tête, même pour marcher droit. De nombreux Guillaume Tell se bousculent, lancent une flèche, transpercent la pomme de part en en part. Même au risque de tuer leur propre fils. Afin de rappeler qui reste le maître des lieux, l’enfant n’est qu’un faire-valoir.

Au lycée, échapper au destin et faire la connaissance des lois de l’attractivité. Newton et sa pomme. Rhââââ lovely, mon cher Gotlib. La gravité nait de la chute, la sieste en automne dans les vergers de la paresse.

Prochaine étape : croquer la pomme, péché originel. Oui ! Oh oui… Oh oui… Donnez-moi le pommier, à avaler tout entier. Le serpent peut prendre ses anneaux à son cou, muer, ramper, glisser. Va-t-il atteindre le bonheur ? Les pépins lui donnent un goût d’amande.

Ne pas oublier de passer le bac avec 52 calories de nourriture céleste. L’été, baigner et planer sur un air de pom pom pom pom : Beethoven, la 5ème. Poursuite aux pays des pommes d’amour. Parfois pauvre pomme, toujours bonne pomme.

Travailler la bonne couleur : esquisser, dessiner, colorier, photographier, coller. Le vert est dans la pomme, à l’aquarelle, à l’huile, à l’acrylique. Et parfois au Polaroid ou avec un Nikon FM2.

Rencontrer l’amour fou, sur la peau de l’autre, une odeur recherchée parmi les pommes au four, tarte aux pommes, tarte Tatin, crumble et apfelstrudel.

Le dimanche, jus de pommes sur l’herbe. Seuls. Ensuite, planter des baisers sur les joues pommées de bébés souriants. Des enfants aux dents croqueuses de pommes crient et se poursuivent. Pleurent de rage. Au cœur de la maison, les frustrations s’apaisent en hiver dans un parfum enveloppant d’une compote poudrée de cannelle.

Compter les Granny Smith, Reine des reinettes et les jolies Pink lady comme passent les années. S’occuper de sa santé : one apple a day keeps the doctor away.

Veiller à fuir les sirènes : Apple vend du vent. De l’or entassé chez les Nibelungen ? Alors, oubliées les Golden.

La pomme faux-fruit ? Simple, oui, mais complexe. Souvenirs d’entrelacs de chairs juteuses, de peaux brillantes, pluie de pépins, promesses de futurs vergers. Ils vieilliront sans nous.

Abandonné le cidre, sa couleur dorée, ses bulles légères. Finir les repas minuscules par un petit verre de calvados sans âge. Fermer les yeux, oublier. La terre persiste-t-elle à s’habiller de bleu comme une pomme orange ?

Intense, l’alcool force la cage du cœur à réagir encore une fois, une dernière fois.

La nuit enveloppe la pomme sur la table de la cuisine, ou est-ce son fantôme ? Tu n’es plus là, je n’y suis plus non plus.

Tu m’aimes, tu m’aimais. Je t’aime, je t’aimais. Et puis plus rien.