05 B Bruno - A table

À quinze ans passés, les repas pris à la table familiale commencent à me peser. Je ne comprends pas que mon père, pourtant d’origine ouvrière, et ma mère, femme au foyer, obligent leur progéniture à adopter cette tradition d’un autre âge. Aujourd’hui, allongé sur mon lit, au 7ème étage - porte gauche en sortant de l’ascenseur – de l’habitation à loyer modéré situé au cœur d’une banlieue populaire, je regarde les minutes défiler en chiffres rouges sur l’écran digital de mon réveil. Dans quelques secondes il sera exactement 19h30. Dans quelques secondes, comme les 364 autres jours de l’année, il sera l’heure d’aller dîner. À l’heure dite, du fond de sa cuisine, car la cuisine est son domaine, ma mère lance un retentissant « à table !», lequel, bien plus qu’une invitation au plaisir de la convivialité, sonne comme une sommation comminatoire doublée d’un signal pavlovien. Aussitôt, la famille se met en branle pendant que ma mère met la dernière main à ses préparations. Ici, dresser la table obéit à une chorégraphie bien réglée, avec une distribution immuable des tâches. Par une convention tacite aussi mystérieuse qu’exaspérante, il revient à mon père de disposer la nappe, les assiettes et les couverts, je suis chargé d’apporter les consommables, sel, poivre, condiments, pain, boissons, et mon jeune frère a pour tâche de compléter la tablée des accessoires, serviettes et dessous de plat. Parfois je tente une extravagance, pour voir. Je me fais attendre, je prétexte un empêchement, j’empiète sur le champ de compétence de mon voisin. À chaque fois, je me fais aussitôt remettre sur le droit chemin. Chacun tient à assumer sa tâche comme si un enjeu quelconque lui imposait de le faire. Je renonce cependant à leur parler de La Boëtie, qui tenait la servitude des hommes pour volontaire.

Chacun s’assoit à la place qu’un usage impératif lui impose : mon père face à la fenêtre, ma mère à sa gauche, au plus près de la cuisine, mon frère face à notre père et moi le dos au mur. Le repas peut commencer. Ma mère seule en conçoit la matière, selon ses propres goûts, ses convictions diététiques, ses répulsions personnelles. Éduquer, c’est transmettre... Mon père s’en satisfait. Il tient à ses habitudes, redoute la nouveauté et craint le conflit. Mon frère parfois rechigne, gagne du temps, mais finit toujours par obtempérer. Il m’arrive d’émettre une critique, de réclamer une alternative, d’oser même un refus, de tenir tête, mais je suis alors sommé de regagner ma chambre, jusqu’au repas suivant. Lorsque ma place à table n’est pas remise en question, j’assiste alors à un numéro bien rôdé mais insupportable. Les sempiternelles crudités ouvrent le bal. Le saucisson, le pâté en boîte, les rillettes, autrement plus goûteux, garnissent rarement la table. Ce soir, devant le manque d’enthousiasme de ses fils, ma mère ne saisit pas pourquoi ses betteraves coupées en dés, généreusement arrosées d’huile et couvertes de brins de persil ne suscitent aucune réaction de contentement. Elle s’est pourtant « donnée du mal » et insiste d’ailleurs pour que chacun se resserve puisque « il faut les finir ». Habituellement, cette affirmation arbitraire ne suscite aucun questionnement. Ce soir pourtant, j’ose la contester, sous le regard interloqué de mon frère, surpris par mon audace. La réponse est apportée par mon père, qui justifie l’oukase : « c’est comme ça, ne discute pas ». Vient ensuite le plat principal, le plus souvent constitué d’une viande et de légumes. Cette fois, le rôti de porc dans son jus de cuisson serait excellent s’il n’était pas piqué de pointes d’ail insidieuses, cachées sous la surface. Mais « l’ail est bon pour la santé » et rien ne doit rester dans mon assiette. Les légumes sont accueillis avec ravissement ou dégoût selon les jours. Ce soir, je dois subir la vue repoussante, l’odeur nauséabonde et le goût vomitif des épinards, heureusement accompagnés de quelques pommes de terre réconfortantes.

Le plateau de fromages a ma faveur. Mon appétit du jour pousse la lame du couteau apparemment trop loin sur le camembert puisqu’un rappel à l’ordre parvient à mes oreilles. Je tente de négocier, sans succès, procède, faussement résigné, à une coupe en biais et dispose prestement la portion dans mon assiette, derrière une feuille de salade complice de mon crime de lèse-majesté. Ce soir, le pouvoir est berné.

De temps à autre, ma mère nous fait la surprise d’un dessert, une mousse au chocolat, un gâteau à l’orange. Cette fois, une tarte aux pommes est déposée sur la table. La perspective de pouvoir enfin partager un plaisir commun s’évanouit pourtant aussitôt. Comme à son habitude, ma mère en profite pour dévaloriser son œuvre en évoquant les réussites culinaires de ma grand-mère maternelle. Ma mère nourrit à son égard une jalousie perceptible, bien qu’elle essaye de dissimuler comme elle peut son complexe d’infériorité par une admiration ostensible. Son jeu hypocrite ne m’échappe pas et, contre toute attente, j’abonde perfidement dans son sens et vante le savoir-faire inégalable de Mamie. Ma mère est prise à son propre jeu et son visage se décompose. Pour ne pas perdre la face, elle change de cap et menace : « Et bien si ma tarte ne te plaît pas, tu n’as qu’à laisser ta part aux autres. ». La réplique ne m’atteint pas car j’ai touché l’ennemi au cœur.

Durant le repas, au supplice de mes sens s’ajoute une véritable torture mentale. Il ne se passe pas un dîner sans que mes parents ne m’abreuvent de questions sur le déroulement de ma journée, mon emploi du temps, mes fréquentations. Je fournis les réponses les plus évasives possibles. Face à leur inconsistance et pour satisfaire le principe selon lequel la nature a horreur du vide, le robinet parental à considérations vaseuses, aux leçons de morale et aux préceptes de vie inspirés par leur propre expérience s’ouvre en grand. Je me contente en général d’approuver poliment et d’abonder dans leur sens. Ce soir, je réalise pour la première fois à quel point le flot de recommandations reflète leurs névroses, leurs marottes, leurs complexes, leurs lubies, leurs obsessions, comme si le fait de se remplir d’un côté les poussaient à se vider de l’autre. De proche en proche, la conversation se mue sous mes yeux effarés en déversoir à fantasmes et à rancœurs contre des adversaires multiples, gouvernement, immigrés et voisins en tête. Mes mains, jusque-là sagement posées à plat sur la table, en signe de soumission feinte, doucement glissent sous la table. À l’abri des regards, je peux maintenant serrer les poings.