05 A Véronique M - Le borsch de Natacha

Natacha est ma cousine germaine. J’ai 16 ans en 1965 et toute la famille l’attend à l’aéroport d’Orly. Le seul portrait que j’ai d’elle, c’est une photo. On la voit à 14 ans, belle brune aux cheveux longs et aux yeux noirs, l’air un peu mélancolique. La Natacha qui débarque de l’avion Kiev-Paris, âgée de 35 ans, n’a plus rien à voir avec ce portrait. C’est une forte femme, elle porte un grand manteau démodé, son maquillage très appuyé la fait ressembler à un personnage de théatre. Ses yeux sont charbonneux et son visage recouvert d’une poudre de riz épaisse et blanchâtre. Je suis déçue de la voir aussi loin de sa photographie, mais, lorsqu’elle m’embrasse et m’appelle ma chérie, je suis rattrappée par une émotion qui me traverse d’un passé que je n’ai pas connu. Quelques temps plus tard, pour nous remercier de notre hospitalité, et par la même occasion, pour fêter le nouvel an russe, elle propose de faire un plat traditionnel, le Borsch. Après d’âpres négociations avec ma belle-mère, elle lui arrache l’autorisation polie mais peu enthousiaste d’utiliser la cuisine pour son projet.

Depuis l’arrivée de Natacha, des liens forts se sont tissés entre nous et je lui propose d’être son assistante pour cette occasion. Le Dimanche matin, elle me réveille de bonne heure :

« debout, dorogoy(ma petite chérie), c’est l’heure, nous allons au marché ». Moi qui d’ordinaire, renâcle à me lever aux aurores, d’un bond, je file à la salle de bains, et après une toilette de chat, nous voilà en route. Il fait un froid glacial en ce 14 Janvier 1965, je sais déjà que je vais attraper froid. Mais l’excitation joyeuse est là et bras-dessus ,bras-dessous nous arrivons au marché. Elle repère un boucher à l’air débonnaire. Son étal, bien propre, présente une viande qui semble fraîche :

« Alors, ma petite dame, qu’est-ce que je vous sers ? »

« S’il vous plait, 1kg de macreuse, non, peut-être un peu plus ».

Elle compte à haute voix le nombre de convives, « 2kg, c’est plus raisonnable ».

« Vous m’en direz des nouvelles, si c’est pour mijoter, vous allez vous régaler ».

« Pouvez-vous la découper en morceaux et rajouter deux os à moëlle ».

Bon, pour le boucher, on va s’arrêter là, me dit-elle, et passant son bras autour de mon épaule elle m’entraine vers un marchand de légumes. Sa tendresse me réchauffe le coeur ! Une femme qui vous appelle ma chérie et qui vous prend par le cou, ça existe ?

J’ai le sentiment à ce moment-là que mon âme cicatrise et se répare. Bien sûr, c’est un début, il y a du boulot avant de récupérer cette âme écorchée ! Car je suis agressive et prête à tous les coups, tel un boxeur en alerte et ce, à chaque instant.

La petite marchande qu’elle a choisi à l’air de vendre des légumes et des fruits de son jardin.

« Ici, ma douce, nous allons trouver ce qu’il nous faut. »

Elle prend la liste dans sa poche et lui énumère ce dont elle a besoin :

« un bouquet garni, du persil, de l’ail, des oignons, des carottes, des betteraves, des coeurs de celeri, du chou, des navets, des pommes de terre, des poireaux, des citrons, des tomates . »

Le sac est bien lourd, c’est presque terminé, il nous faut de la crême fraîche et nous aurons fini.

La crême fraîche achetée, nous prenons le chemin du retour, chacune tenant une poignée.

« Attends, Natacha, je n’en peux plus, il faut que je reprenne mon souffle ». Après une courte pose, nous arrivons à la maison et rions de bon coeur lorsque le panier craque en le posant sur la table de la cuisine, éparpillant une partie des provisions par terre.

« Ce n’est pas grave, ma belle, de toute façon, tout cela va cuire pendant un bon moment, et puis, les légumes ont encore leur peau, j’espère simplement que Monique ne va pas être fâchée pour son panier ». Moi qui la pratique depuis plus de 10 ans, j’en doute !

« S’il te plait, peux-tu me dire où il y a une grande marmite car il faut déjà mettre 2 ou 3 litres d’eau ».

Je cherche dans les grandes armoires de cuisine et trouve une cocotte minute première génération, un luxe en 65 !

« Est-ce que tu auras besoin du couvercle? »

« Karacho (bien sûr), ça va bouillir plus vite ».

Pendant qu’elle remplit d’eau le récipient, je lui pose des questions sur la lignée maternelle. Avec un père déprimé et une belle-mère qui a tout verrouillé, je ne sais pratiquement rien à part que ma mère était russe et qu’elle avait été le grand amour de mon père. Je me souviens d’un jour, où, en fouillant dans des armoires, j’avais trouvé une photo d’elle; je reçus une gifle mémorable et je me sentais même coupable d’avoir voulu regarder à quoi elle ressemblait !

« Tu n’as pas le droit de toucher à ces photos, c’est à ton père ! »

Coupable, coupable, j’étais toujours coupable et d’ailleurs, je l’ai cru très tard, ce qui a accentué ma névrose !

En épluchant les navets, je lui demande pourquoi ils sont partis de Russie et quand ?

« C’est une longue histoire, ma cousine chérie, nos grands-parents étaient juifs et, en 1903, ils ont réchappé de justesse au Pogrom de Kichinev. Alors, quand la Révolution russe et la violence se déchaîna en 1919, ils partirent sur les routes pour finalement arriver en Pologne »

J’ouvre de grands yeux car je nous croyais issus d’une famille de russes blancs, aristocrates de surcroît et ce changement de paradigme me fait sursauter.

« Tu sais, être juifs en Russie, c’était pire que d’être étrangers, l’antisémitisme était revendiqué haut et fort »

Bon, voilà, cette information me laisse sans voix et je continue mon long travail de petite main en épluchant les légumes.

Natacha, qui voit que cette nouvelle m’a chamboulé, me fait un chut, le doigt sur les lèvres.

« Attends, j’ai une idée, ne bouge pas, j’en ai pour 2mn »

Elle monte doucement les escaliers et revient avec une bouteille de vodka qu’elle avait gardé dans sa valise.

« Donne-moi deux petits verres, nous allons trinquer pour nous donner du coeur à l’ouvrage »

Sitôt dit, sitôt fait, elle emplit nos verres et, en levant le sien, elle me dit : nasdarovia ( à ta santé!).

Le palais me brûle mais ouvre le palais des délices, celui que je ne connais pas encore.

Bon, j’ai encore tout plein de questions à poser, et je ne sais par lesquelles continuer !

« Et toi, pourquoi es-tu repartie en Russie ? »

Elle me parle de son père, marin russe se battant aux côtés des français depuis 1943, pendant la deuxième guerre mondiale et me dit qu’il avait répondu à l’appel de Staline en 1946, qui ouvrait grandes les portes de l’URSS à tous ceux qui l’avaient quitté.

« Tu penses bien que ma mère résistait des quatre fers pour rester en France et ne pas refaire le trajet en sens inverse, mais mon père la persuada du bien-fondé du retour, le pays avait changé, c’est sûr, on y vivra mieux »

« Et moi, à 14 ans, tu sais bien qu’on a pas son mot à dire »

J’épluchais les oignons et je ne savais pas si c’était leur acide ou ce qu’elle me disait qui me tirait des larmes. Je reprends mon verre et ravale une gorgée qui ne me brûle plus mais me réchauffe. Je me sens plus gaie, même si ce qu’elle continue à me raconter est triste et bouleversant. Je sens bien que l’alcool commence à nuire à mon efficacité ; le rythme ralentit et la coupe de mes légumes devient incertaine ; mes pommes de terre ressemblent à des sculptures surréalistes, mes navets sont carrés...

« Que fais-tu, tu dois être fatiguée, je vais te reprendre, toi, pendant ce temps-là, écume la macreuse et enlève le dessus qui donnerait un goût amer au borsch. »

Elle sent bien que l’alcool me monte à la tête mais j’ai encore une question à poser, malgré mon esprit embrumé :

« Est-ce que toute notre famille est restée ensemble durant l’exode et comment ça s’est passé ? »

« Et non, malheureusement, pour des circonstances que ma mère ne m’a pas révélé, elle s’est retrouvée à 19 ans avec oncle Pavel 7 ans et ta mère qui avait 3 ans. Ils ont traversé la Roumanie à pied en mangeant des graines de tournesol et en s ‘arrêtant dans les fermes pour mendier de quoi ne pas mourir de faim. »

Je me dis qu’avec ce borsch, nous allons festoyer et que ce sera une communion à l’envers !

Comme Natacha me voit un peu attristée, elle se met à chanter une berceuse russe et esquisse quelques pas de danse.

J’y suis presque, je revois ce trio « Hetmanoff »qu’ils avaient formé et ces chers disparus, je leur donne existence.

En attendant, l’eau bout et la viande n’attend plus que les légumes. J’y plonge le bouquet garni, les oignons, le persil, les carottes, les coeurs de céleri....

« Oh, arrête-toi, il y a des étapes à respecter, nous devons préparer le potage à part ».

Je la laisse faire avec les proportions à respecter, et, buvant une gorgée supplémentaire, l’interroge :

« comment est la vie en URSS ? »

« Au début, avec mes parents, nous habitions dans un appartement communautaire avec deux autres familles et devions partager la cuisine et la salle de bains. Ce n’était pas très drôle car chacun épiant l’autre, les jalousies exacerbaient les dénonciations et il fallait faire très attention à ne pas avoir des conversations trop libres. Plus tard, lorsque je me suis mariée, un appartement nous fut attribué ; c’était beaucoup plus agréable »

« Pourquoi ton mari ne t-a t-il pas accompagné en France ? »

« Je n’ai pas eu le choix, partir sans lui ou ne pas partir. Tu sais, il est gentil mais je n’ai jamais été amoureuse »

A ce moment-là, je crois avoir compris qu’elle ne repartirait jamais là-bas.

Comme elle se débrouillait très bien sans moi, je la laissais terminer son plat.

Tant de découvertes et d’émotions amplifiées par la vodka, avaient eu raison de ma petite personne.

J’étais dans un état second et, montée dans ma chambre pour me changer, je m’écroulais sur mon lit, m’endormit et c’est sans moi que le borsch fut dégusté.

Véronique M.