05 A Françoise L - Le homard

Le Homard du 15 août Lorsque j’étais petite je mangeais avec ma sœur dans notre chambre, sur une petite table en bois clair face à la fenêtre donnant sur une enfilade de cours et de jardins .Nous mangions des yaourts Danone en pots de verre. Nous l’étalions en rond dans nos assiettes, c’était blanc comme neige dans la mienne et rose framboise dans celle de ma sœur. Était-ce la petite ou la grande? Je ne sais plus très bien. Est venu ensuite le dîner à la table des grands. Fini la neige et la framboise voici les épinards à la crème garnis de croûtons et d’œufs mollets, le chou-fleur à la béchamel parsemé de gruyère râpé, ceux- ci je les appréciais. Mais le gratin de blettes et surtout, surtout les endives au jambon je les détestais. Quand Babar notre grand père nous emmenait dans sa 2CV jusqu’à la maison surplombant la mer c’était la fête. Le matin, l’odeur du pain grillé montait jusqu’à nos lits jumeaux nichés au deuxième étage. Notre grand-mère nous enlevait la croûte du pain, faisait des mouillettes que je trempais goulûment dans mon œuf à la coque. Une veille de Pâques j’avais beau taper sur sa coquille, il ne cédait pas, surprise ! L’œuf était en chocolat .Il y avait aussi les yaourts maison sous leur cloche et les gâteaux à la peau du lait de Louisette. Le vendredi c’était poisson, le turbot m’impressionnait, non pas pour sa chair délicieusement nappée de sauce hollandaise mais pour le plat dans lequel on le cuisait au court bouillon, une espèce d’immense losange en aluminium nommée une turbotière.

Quand nos parents étaient présents, nous changions de maison .Le soir en pyjama et robe de chambre il fallait monter, traverser le petit bois dans le noir, avec l’effrayant cri des chats huants, franchir l’escalier et nous arrivions chez eux, rassurées. Le dimanche mon père nouait son tablier rouge, prenait son fusil pour aiguiser le couteau avec lequel il découpait le poulet ou tranchait le rôti. Ce moment perdit beaucoup de sa solennité avec l’arrivée du couteau électrique. Mais il y eut rapidement une autre époque celle du barbecue, l’été sur la terrasse, les entrecôtes, les poissons grillés. Les femmes tardaient à se mettre à table, mon père ronchonnait. Le saladier de frites se vidait au rythme des tables de multiplication. Mes sœurs et moi chantions pendant la corvée de vaisselle, au grand plaisir des cinq garçons de la villa d’en face.

Et le homard, me diriez vous quand est ce qu’il arrive ? Bientôt, le 15 août. Il faut d’abord l’acheter l’avant-veille au vivier du poissonnier, le cuire la veille dans un gros faitout d’eau salée, une pierre sur le couvercle et pour ce déjeuner tant attendu étendre sa belle carapace orange sur un grand plat blanc, seul ou accompagné d’un autre congénère ou d’araignées selon le nombre de convives. Bien entendu ne pas oublier la mayonnaise maison, il y aura toujours un candidat pour la battre. Mais avant ces réjouissances gastronomiques se déroulent d’autres rituels: la messe pour certains car c’est la fête de Marie et il y en a plein dans la maisonnée, les grands-mères, ma mère et ma sœur, sans oublier tous les deuxièmes prénoms ; le bain à marée haute pour les autres,dans les vagues malgré l’eau froide de la Manche. Le plus dur est de remonter de la plage pour les petites jambes bronzées de sel, grimper les escaliers sous le soleil du mois d’aout, du sable dans les nu-pieds. La table est dressée dehors, les rallonges ont été tirées, les ustensiles à crustacés éparpillés et divers rince- doigts posés. Chacun déploie sa serviette et voici le fameux homard. Pour la dégustation on distingue deux méthodes : celle des gourmands ils dissèquent les pattes, raclent les pinces tout en mangeant au fur et à mesure, puis celle des gourmets ils décortiquent patiemment la carapace, amassant progressivement un tas de chair conséquent qu’ils mélangent délicatement à la mayonnaise, enfin ils peuvent savourer. Un tel repas de fête ne peut s’achever qu’avec le gâteau d’anniversaire acheté chez le pâtissier au bourg. La maîtresse de maison, héroïne du jour souffle ses bougies, entourée de petites têtes brunes, blondes et frisées, comblée de cadeaux.

Les homards du 15 août se sont succédés, le champion du fusil et du barbecue s’en est allé. La dame de ces lieux l’a rejoint après plusieurs marées. N’étant pas très douée pour la reproduction j’ai quitté la maison sur la falaise laissant à d’autres le soin de renouveler les traditions, pour me nicher en aimable compagnie au creux du Perche. Mais ceci est une autre sorte de cuisine…à écrire.

Françoise L.