05 B BénédicteFredaine - Eprouvant dîner

Eprouvant dîner Juillet, fin d’après-midi, à la campagne. Les enfants jouent encore sur la terrasse qui prolonge la demeure. Le mobilier de jardin : table, bancs, chaises, a été fraîchement repeint en blanc de même que les vases Médicis posés sur la balustrade en pierre. Leur ombre portée s’allonge peu à peu. C’est bon signe, on va bientôt dîner et, ce soir, la famille dîne là, sur la terrasse. Quel bonheur ! Les deux frères, Luc et Paul, sont confiés à leurs grands-parents pour une quinzaine de jours de vacances. Comme la tradition l’exige, ils se portent volontaires pour mettre le couvert. Vaste programme en l’occurrence. L’opération consiste à traverser la terrasse, soit environ une vingtaine de mètres de sable très dur, mais très irrégulier, en portant la table roulante chargée de tout le nécessaire. Les petites roulettes de cette vénérable table sont parfaitement inadaptées à une telle équipée, aussi cela va-t-il brinquebalant... La tablée n’est pas si importante ce soir, ils seront sept ou huit à faire la fête autour du barbecue que leur oncle a annoncé. Le barbecue : on aime ou on n’aime pas. Les uns rouspètent sans cesse : - C’est pas cuit !

- C’est carbonisé ! Le charbon est très mauvais pour la santé, tu sais bien, etc.

Les autres sont ravis, et les plus heureux sont probablement ceux qui n’ont pas faim, ne sont pas pressés et qui ont un sujet de conversation. C’est justement le cas des grands parents qui, Dieu sait pourquoi, en cette belle soirée, en sont venus à parler du temps de la guerre. Les deux garçons écoutent car on leur a interdit de s’approcher du barbecue : trop jeunes, à six et neuf ans, pour s’occuper du feu leur a-t-on dit sévèrement. Ils sont déçus, ils se demandent alors à quoi rime de faire un barbecue, s’ils ne peuvent participer. Ah les grandes personnes et leurs idées stupides ! Enfin, tant pis ! Et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ils écoutent docilement les grands parents qui évoquent d’une voix émue des souvenirs d’un autre âge. D’un autre âge ? Ah oui, ça me rappelle quelque chose, songe Luc, l’aîné. Il se souvient de ses cours d’histoire. A l’évocation des tickets de rationnement, des queues à faire pour quelques grammes de viande ou de pain, l’enfant prépare sa question. On lui a toujours dit qu’il fallait ne pas interrompre les grandes personnes, et ne parler à table qu’après en avoir reçu l’autorisation expresse. Il lève le doigt depuis un moment, implorant sa grand-mère du regard. D’un geste, elle lui donne la parole. Alors, fronçant les sourcils comme un vieil intellectuel bien informé :

- Vous parlez bien de la guerre de Cent ans ? avance-t-il. Les adultes se regardent les uns et les autres, puis éclatent de rire. Ils rient d’autant plus franchement que cela leur fait un bien fou : ils sont tous énervés par la chaleur du jour, par les moustiques qui ont commencé leur maraude autour d’eux, par le barbecue brûlant et l’odeur fade de la viande qui commence à se répandre alentour, en fumant grassement.

Las, pauvre enfant ! Indigné, désespéré, il voudrait disparaître sous terre, pour toujours. Pourquoi a-t-il voulu se mêler de cette conversation ? Il s’embête ici, avec tous ces vieux, il fait ce qu’il peut pour être efficace et poli, et voilà qu’on se moque de lui ! Il est furieux, il s’agite sur sa chaise pliante et dans la manœuvre il se pince les cuisses. Enfin tournant le dos à la table, à tout le monde, il appuie résolument les deux avant-bras sur le dossier. Toute tentative de réconciliation sera inutile. Il ne veut pas entendre les « Allons ne te fâche pas, Luc, je vais t’expliquer » « Ne boude pas, ce n’est rien ! ». Il les déteste tous.

Enfin, la viande semble cuite comme il faut. « Saignant, pour qui ? À point, pour qui ? » Le plat de pommes de terre en robe des champs (les petits disent en robe de chambre) fait le tour de la table, la maîtresse de maison commence, tout le monde attaque.

Or Paul a horreur de la viande. Bien sûr, il n’osera jamais le dire ici ! Pauvre petit Paul, il est incapable d’avaler la moindre bouchée. Cette viande, c’est peut-être celle du veau qui galopait dans le champ du voisin il y a quelques jours. Il aimait tant son museau humide… ou peut-être celle du gros cochon qu’il a vu à la ferme, et qui lui a fait si peur avec son grognement sinistre et ses yeux minuscules cachés sous ses oreilles. Il ne sait pas bien en identifier les différences de goût, en tout cas détestable. En plus, il a entendu dire que tuer les animaux pour les manger était très mal, que cela les faisait souffrir. Alors que faire ? Il faut neutraliser totalement ce goût fétide. Timide, il demande qu’on veuille bien lui passer le ketchup qu’il aperçoit tout là-bas à l’autre bout de la table. A peine a-t-il commencé à secouer le précieux assaisonnement, comme il a vu faire si souvent, que les regards se braquent sur lui. « Eh, doucement ! » « Attends, je vais te servir ». Rouge de confusion, il fait la sourde oreille, baisse la tête pour cacher les larmes qui envahissent ses yeux, il ouvre le bouchon, retourne la bouteille vers son assiette, et là, c’est la ca-tas-trophe ! Un torrent de la sauce rouge, bien épaisse, se déverse sur la maudite viande. Autour de la table, l’émotion se manifeste si bruyamment que le malheureux enfant, terrifié, éclate en sanglots.

Le soir, lorsque leurs parents téléphoneront pour prendre des nouvelles de leurs chérubins, ni Luc, ni Paul ne voudront prendre l’appareil. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’ils leur avoueront combien les repas chez les grands parents peuvent être difficiles à vivre.

Fredaine ☐