05 B Corinne LN- Les treize desserts

Je crois que ma grand-mère était magicienne. Elle nous recevait tous les dimanche soir dans son appartement au quatrième étage d’un immeuble haussmannien près de la Muette. Nous étions en général une quinzaine, enfants, petits-enfants et pièces rapportées. Autour de la vaste table recouverte d’une nappe fleurie il y avait toujours la place du pauvre souvent occupée par un invité de dernière minute. Elle prévoyait toujours beaucoup trop et nourrissait ainsi la gardienne de l’immeuble et sa famille pendant plusieurs jours. « Mes enfants, on ne m’enterrera pas avec » disait-elle avec un sourire malicieux quand quelqu’un osait lui reprocher d’être dispendieuse. C’était son côté pied noir, elle était simplement accueillante et généreuse. Et tous les dimanche soir, en plus du plaisir que nous avions à nous retrouver en famille, nous nous régalions car elle mettait dans sa cuisine tout son amour et les souvenirs de son enfance ensoleillée. Je crois qu’elle se réjouissait à l’avance du plaisir que nous allions prendre à déguster ses petits plats. Elle savait tout faire de la blanquette au bourguignon mais nous avions souvent droit pour notre plus grand bonheur à son couscous dans la pure tradition algérienne. Je la revois avec son grand tablier, pétrissant la semoule avec de l’huile d’olive avant de la faire cuire à la vapeur dans une grande passoire au-dessus du couscoussier. Elle humectait ainsi le grain plusieurs fois de suite et pour finir elle ajoutait un bon morceau de beurre, sa touche personnelle. Mais d’abord elle préparait la Marga, un mélange de légumes, courgettes, carottes, navets et oignons, assaisonné d’épices et surtout du précieux Raz el Hanout. Tout l'appartement embaumait la muscade, le clou de girofle, le cumin, le gingembre, la coriandre, la cannelle, le curcuma et le paprika. Elle ajoutait les pois chiches qui gonflaient depuis la veille. Je m’enivrais des effluves subtils qui s’échappaient du couscoussier. C’était à l’époque les seuls légumes que je mangeais avec plaisir en les aspergeant de Harissa jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. Puis elle faisait revenir la viande, de beaux morceaux d’épaule d’agneau et quelques pignons de poulet pour les petits, avant de la noyer dans la Marga où elle cuisait longtemps à petit feu. Au dernier moment elle grillait les merguez qui devaient être bien dorées et croustillantes. Pour servir, elle prenait toujours le même grand plat creux acheté des années auparavant à Boufarik et elle y coulait le grain. Puis, elle faisait un puits au milieu dans lequel elle versait les légumes et la viande et enfin elle disposait harmonieusement les merguez sur l’ensemble. Nous l’accueillions avec des applaudissements. La viande gorgée du jus parfumé des légumes fondait dans la bouche, la semoule imbibée d’huile et de beurre et les merguez épicées nous faisaient monter au ciel. Pour couronner ce bon dîner, mon oncle apportait traditionnellement des « Puits d’amour » de chez Coquelin, de délicieuses navettes en pâte feuilletée caramélisées et fourrées d’une crème pâtissière à s’évanouir de bonheur.

Ma grand-mère ne participait que très peu à la conversation, mais elle nous regardait avec tendresse, veillant à ce que chacun ne manque de rien , à ce que les enfants ne soient pas obligés de finir leur assiette, quitte à la terminer elle-même discrètement. Le bon vin apporté par les uns et les autres, et dans lequel nous avions parfois le droit de tremper nos lèvres, ensoleillait les repas. L’ambiance était à la fois joyeuse et explosive, surtout quand la politique arrivait sur la table. Les hommes refaisaient le monde de la guerre d’Algérie aux emprunts russes, les femmes organisaient les prochaines vacances en Bretagne. Quant aux enfants, ils avaient tous les droits, surtout celui de se lever de table pour aller jouer à peine le dessert avalé.

Mais le summum de la gourmandise c’était les treize desserts du repas de Noël, une tradition provençale, autre berceau de la famille, qui faisait fantasmer les petits gourmands une bonne semaine à l’avance. Cérémonieusement, ma grand-mère mettait une jolie nappe blanche sur la desserte de la salle à manger devant la grande tapisserie représentant des scènes champêtres. Nous la regardions les yeux brillants y disposer l’objet de nos fantasmes : les petits gâteaux à la fleur d’oranger, la «Mouna», une délicieuse brioche provençale aux fruit confits, les calissons d’Aix, les dattes, les figues et les noix fourrées par ses soins de pâte d’amande verte et rose, les pralines, les pâtes de fruit, le nougat blanc, les meringues, les clémentines pour ses dames et le merveilleux gâteau au chocolat de Marie, craquant dessus et coulant au cœur, une recette unique dont j’ai eu la chance d’hériter. Elle complétait avec quelques friandises en tous genres pour nous faire plaisir. La table affriolante des treize desserts n’attendait plus que le traditionnel vacherin vanille fraise couronné de crème chantilly qu’on sortait du frigidaire en se mettant à table.

Je picorais pendant le repas pour être certaine d’avoir encore faim pour déguster ces merveilles. Les sœurs de ma grand-mère se joignaient souvent à la fête ainsi que tous ceux petits et grands qu’elle pouvait réunir. Comme il y avait à peine assez de place pour les adultes autour de la table même avec les rallonges, on regroupait les enfants sur une petite table à part. Nous étions ravis bien sûr et toujours les premiers à nous précipiter avidement sur les gourmandises. Quand je croisais le regard bienveillant de ma grand-mère je pouvais y lire son amour inconditionnel et c’était pour moi bien plus précieux encore que les délices qui m’attendaient dans mon assiette. Je me souviens d'avoir ressenti une joie intense comme si j’avais conscience déjà du côté éphémère de ces instants de bonheur gravés dans ma mémoire à jamais.

Corinne LN