06A - Dominique B - Deux mains... peut-être

Une main s’est posée sur la mienne.

Une main d’homme sur ma main de femme.

Une main rendue un peu rêche par le maniement du râteau pour égaliser la terre du potager. Les veines bleues qui la parcourent écrivent les multiples méandres de sa vie. Embranchements, jonctions, enjambements et disparitions s’entremêlent sous la transparence brunie de sa peau. Quelques taches éparses semblent se poursuivre et caracolent au gré des frémissements des tendons qui strient le dos de sa main. Sa paume est généreuse, forte, sans excès. Elle couvre parfaitement ma main. De longs doigts à la chair économe s’insèrent naturellement à leur emplacement désigné. Les ongles courts, à peine galbés, s’autorisent une pâleur rosée ourlée d’un filet blanc. Cette main semble avoir été dessinée par un architecte tant les proportions semblent harmonieuses…finesse, élégance et force réunies.

Elle papillonne parfois pour mieux éclairer une parole joyeuse ou préciser l’engrenage des mots. Elle claque pour approuver ou applaudir, rarement pour signifier la fin d’un dialogue ou d’une causerie. Son index dressé se pose sur le bout de son nez lorsqu’il réfléchit en silence et le tapote à un rythme plus ou moins vif selon les complexités de la décision à énoncer.

Il croise les mains lorsqu’il s’ennuie, les décroise, puis les entrelace à nouveau, lentement d’abord, puis, l’énervement prenant le pas sur la patience et l’engourdissement, il les pose à plat sur ses genoux, bien visibles, et agite chaque doigt à son tour d’une manière si crispée que nul ne peut ignorer son agacement. Lorsqu’il surprend le léger froncement de mes sourcils devant son attitude, il croise à nouveaux ses doigts, sagement, avec un sourire de garnement.

Elaguer une haie ou peindre des oiseaux en pointillés fragiles ne les rebutent pas.

Sa moustache est taillée de deux doigts qui manient un minuscule ciseau avec la précision et la minutie d’une dentellière.

Ses mains acquiescent à tous les rôles. Sauf un. Elles ne battent jamais ni ne malmènent.

Ses mains forment un couple pour amuser nos petits-enfants. Monsieur Pigeon à gauche et Madame Pigeon à droite. Ils picorent, trébuchent ou s’envolent sous les rires des petits et leurs « encore » suppliants. Ses doigts souples débusquent des chewing-gums derrière leurs oreilles ou des jouets dans leurs poches. Sa moustache palpite alors, cherchant à dissimuler son sourire.

Ses mains cachent mes yeux pour me surprendre et me faire sursauter.

Ses doigts tambourinent sur son oreiller plusieurs fois avant d’y poser sa tête.

Lorsqu’il s’assied au piano, il frotte ses paumes l’une contre l’autre puis mime dans les airs le vol des papillons. Il pose ensuite ses mains avec une aisance respectueuse sur les touches claires avant de sourire de ses dix doigts agiles et ondoyants. Le blues habille ses mains d’une oscillation languide. Le rythme syncopé d’un boogie dynamise chaque phalange qui gambade de touche en touche dans une joie palpable. Il conclut toujours ses moments de musique par la « Lettre à Elise » et attend sans bouger que ma main caressante sur sa nuque vienne clore avec lui l’intermède musical. Nos mains referment le clavier, doucement.

Si sa main frôle la mienne…puis mon bras, mon corps entier frémit d’une vie neuve à chaque fois. Je perds alors mes sens communs pour aborder aux rivages de l’abandon juste. Nos mains se cherchent et appareillent ensemble sous la voilure brodée de nos désirs.

Je n’ai pas entendu son nom…le chant d’un oiseau a déchiré le masque de ma nuit.

Dominique B.