06A - Françoise L- Le point du jour

Le Point du Jour

Au petit matin Lucille est allongée sur son lit regardant les mains. Attendrie elle ne se lasse pas de ce spectacle : des mains roses, délicates, des doigts longs et fins pour la petitesse de cette main. Leur peau est d’une douceur inégalée, du velours très fin légèrement talqué. Leur toucher est celui d’une plume, un effleurement subtil. Leurs mouvements sont tantôt lents légers comme en apesanteur, caressant l’air, tantôt le petit doigt ou l’index se déplie, tantôt la main se referme en un poing serré. Elles se rapprochent puis s’éloignent atterrissant par inadvertance sur le nez ou introduisant un ou deux doigts dans la bouche. Là elles sont posées paisiblement, dans quelques minutes elles vont s’agiter d’abord imperceptiblement puis progressivement de façon impérieuse, battant l’air spasmodiquement, agitant les bras réclamant de manière désordonnée.

Lucille se souvient de la première fois. C’était exactement il y a six mois quatorze jours et treize heures. Ils avaient rendez-vous le soir après le travail. Ils étaient à l’étroit dans cette pièce sombre, éclairée par la seule lueur de l’écran. Elles étaient là visibles, toutes minuscules, il y en avait bien deux scintillant sur le fond noir. Ils ont scruté : les poings étaient refermés, ils ont attendu que les mains s’ouvrent en éventails dévoilant ainsi chacune leurs cinq doigts. Le compte était bon. Après elle les a devinées puis senties lui grattouillant de l’intérieur. Cela était tout d’abord étrange, un peu envahissant. Avec le temps elle a appris à décoder ce morse en posant sa main en coquille sur l’arrondi de son ventre. Ils se sont apprivoisés, le colocataire s’est laissé bercer au creux de sa main.

Maintenant ce n’est plus en noir et blanc que Lucille les voit ces mains mais en rose, un rose subtilement nacré, légèrement plissé. Elle les caresse du bout des doigts éblouie par la magie de ce contact. Elle glisse son doigt au creux de l’une d’entre elles. La main s’agrippe, ne la lâche plus. Lucille alors s’endort le sourire aux lèvres : ce n’est que le début de l’histoire. Le jour se lève..

Françoise L.