06A- Anne P. - Les mains

Les mains En cette période de confinement, les pensées vont et viennent… A ce propos me revient un souvenir précis : Des confidences de ma ‘’ Yaya’’, étant enfant, sur le don d’observation ! J’étais plongée dans la lecture d’un livre et je sentis son regard attentionné sur moi. Elle me murmura doucement : « Ce sont tes mains que je regarde ma petite fille…si fines. Sais-tu que chaque fois que je rencontre quelqu’un, mon regard se dirige immanquablement vers ses mains ? Veux-tu savoir pourquoi ?

Sans attendre ma réponse, elle se pencha vers moi :

« Es-tu consciente que la simple observation des mains d’une personne suggère des traits de son caractère et de sa personnalité ?

« Jeune fille, me raconta-t-elle, je voyageais en chemin de fer entre Oran et Alger. Assis face à moi dans le compartiment : un homme d’une soixantaine d’années. Je ne pouvais détacher mon regard de ses mains.

L’observant discrètement, je supposai un homme de la campagne par sa tenue bleue défraîchie, comme en portent les ouvriers dans les campagnes ! Fascinée, mon regard se reporta sur ces mains en perpétuel mouvement. De petite taille et de couleur foncée, signe d’une activité au grand air. De profonds sillons parcouraient la surface de la peau, s’y était incrustée une teinte grisâtre. De petites entailles sur les doigts suggéraient l’exécution de travaux pénibles. Les ongles fendillés et terreux étaient soulignés d’un fil noirâtre. La peau ridée et d’aspect rugueux, reflétait la rudesse des travaux de la terre. Saisies par instant d’une agitation fiévreuse, ses mains se serraient paume contre paume, les doigts croisés. Puis quelques minutes plus tard, elles se détachaient l’une de l’autre et se posaient à plat sur ses cuisses, moment d’apaisement. Puis une fébrilité resurgissait. Les doigts se recroquevillaient, grattant les paumes d’une façon convulsive. Une énergie incontrôlée surgissait dans ces actions. Puis l’apaisement reprenait le dessus : balayage d’une caresse sur le dos de la main. Que traduisait cette alternance d’excitation et de douceur ? Révoltes et tourments intérieurs, en conflit avec la raison ?

Une souffrance se devinait dans ces mouvements désordonnés.

Je remarquais par moment sa main gauche échappant à son contrôle, l’homme tentait de la maîtriser de la main droite. Est-il atteint d’une maladie ? A l’époque, on ne parlait pas de la maladie de Parkinson … Par moment, des douleurs semblaient l’assaillir. Il se massait des petites déformations osseuses sur les articulations. Était-ce les séquelles d’un travail manuel intensif ou d’un âge avancé ? Puis subitement dans un geste brusque, comme s’il se sentait menacé, il glissait ses mains sous les aisselles et se recroquevillait. Et puis se redressant il écartait les mains à hauteur de sa poitrine, les agitait, un face à face s’installait, ses mains semblaient vouloir être le porte-parole de ses pensées. Assurément, en parlant nos mains accompagnent souvent la parole : elles s’apparentent à des acteurs. Envahie par l’émotion, j’étais tentée de saisir ses mains et de leur apporter un peu d’apaisement et de réconfort.

Ma petite fille ! la suite de ce récit va te faire prendre conscience du contraste de comportement que révèlent les mains. Voyageant dans le même compartiment, à ma droite se tenait une femme d’une quarantaine d’années élégamment vêtue. Elle portait comme de coutume à l’époque, un chapeau et des gants. A l’entrée du contrôleur venant vérifier nos billets, elle retira ses gants avec délicatesse et lenteur. Découvrant ses mains, je fus impressionnée par leur blancheur et leur beauté. Un soupçon de légèreté les animait. Saisissant le titre de transport, elles le tendirent avec grâce au contrôleur. Les doigts s’allongeaient longs et fins, un galbe parfait. Ils finissaient par des ongles à l’arrondi délicatement bombé, d’une teinte nacrée. De ces mains se dégageait un soupçon de préciosité. Elles évoluaient dans l’espace, témoignant de l’assurance que confère le statut social auquel elles appartenaient. Une prétention et une autosatisfaction s’en dégageaient. Une certaine fermeté apparaissant dans chacun de leurs mouvements, exprimait l’autorité qu’elles détenaient et exerçaient sur ses semblables.

Aucune remise en cause ou le moindre doute ne semblait émerger de cette observation. Une seule certitude : elles appartenaient à la classe dirigeante ! L’assurance indéfectible qu’elles suggéraient me laissait perplexe.

Face à moi, la fièvre et l’anxiété habitaient les mains de cet homme. Elles reflétaient une vie jalonnée de souffrances. Ces gestes désordonnés pouvaient être la manifestation d’un refus de dépendance ou d’assujettissement à une autorité. Dans une frénésie incontrôlable, elles voulaient exprimer le désir de s’en libérer et retrouver une dignité. ‘’Ces pauvres mains’’ se trouvaient dans l’incapacité d’échapper à leur destin.

Ma petite fille… J’étais saisie par le contraste entre ces mains tourmentées en face de moi et à mes côtés, ces mains si fines et impérieuses qui paraissaient capable de tenir tête au destin et à faire rendre gorge au malheur.

Dans mon esprit, un rêve a pris son envol : imaginer que ces mains allaient se joindre en une simple poignée de main : la main blanche et soignée dans celle rugueuse et souffrante de l’homme.

Anne P.