06A-Marie France de M - Une diabolique roulette

Une diabolique roulette !

Marie ne buvait pas, ne fumait pas, ne se droguait pas. Mais le samedi soir, elle adorait se rendre au casino ! Les jeux d’argent, certes limités en raison de son salaire de secrétaire, lui permettaient néanmoins d’oublier momentanément sa déréliction et de passer des soirées jugées par elle, des plus excitantes. Lassée de son tour habituel, elle décida de sortir du cercle hypnotique des bandits manchots afin de goûter la roulette présentée sous une forme nouvelle : cette dernière, protégée par un globe en verre, était régie par un système électronique. Finis les jetons ! A la différence de la roulette traditionnelle, il fallait en début de partie, mettre le montant global de son jeu dans la machine : selon les mises indiquées à chaque pari par le joueur, s’ajoutaient les gains ou se soustrayaient les pertes. Donnant à peine trente secondes pour parier, cette roulette exigeait une célérité beaucoup trop ardue pour nourrir une concentration efficace. Hélas…

Très vite, Marie remarqua un homme élégant venu s’asseoir à ses côtés. Il possédait une chevelure léonine, fière, un visage doté d’yeux sombres presque sans vie. Alors la joueuse porta instinctivement son regard sur ses mains, qu’elle jugea de prime abord plus ordinaires car dotées de doigts assez trapus. Et en même temps, soignées car ses ongles étaient limés à la perfection et passés au vernis incolore, pratique habituelle chez les « Pieds noirs » du Maroc. Le regard ventousé sur la roulette, l’homme sortit méthodiquement son porte-monnaie de la poche de sa veste pour en extraire une liasse de billets conséquente, véritable reproche au maigre billet de cinquante euros de Marie. Il lécha son majeur et ses doigts préhensiles s’activèrent pour compter efficacement ses billets. Il sembla à la jeune secrétaire que ces doigts gourmands comptaient à la place du cerveau de ce joueur ! Elle évalua « sa banque » à … mille euros. Avec délectation, il en glissa la moitié dans le ventre de la machine. D’habitude, aucun événement ne déconcentrait la jeune femme. Elle reprit donc son jeu, calculant avec parcimonie ses propres mises… Mais elle surprit une scène qui s’incrusterait à jamais dans sa mémoire. Son voisin, gagné par la fièvre du pari, s’adressait à haute voix à la machine comme à un être humain. Dès le départ du tour de la roulette, son corps se mettait en mouvement, suivi par ses mains l’accompagnant au rythme de son désir de gagner. A chaque partie, il se soulevait à moitié de son fauteuil, comme propulsé par une énergie indescriptible : ses mains se tendaient frénétiquement vers la coupole de verre, les doigts ondulaient pour séduire la satanée roulette, qui telle une femme fatale, se refusait à lui. Ses mains tremblaient d’impuissance, leur magnétisme demeurant chaque fois sans effet. Un désespoir naissant accompagnait simultanément leur mouvement incessant ; l’homme exhortait la roulette d’une voix puissante en lui parlant à la troisième personne, comme s’il s’adressait à une altesse royale !

- Allez, elle va donner maintenant, c’est le moment, elle est prête…

Mais la petite bille tombait inexorablement à côté des numéros choisis avec de plus en plus d’excitation. Tel un soufflet, celle-ci retombait pour reprendre son manège de plus belle, trois minutes plus tard.

- Ah, elle ne veut rien céder, la méchante, mais c’est maintenant, je le sens, elle va donner, allez, elle est chaude, elle va me plaire…

Marie, fascinée, assistait au ballet des mains, conjugué avec les intonations de la voix qui enflait au moment où la petite bille allait provoquer le hasard, telle la muleta du toréador devant le taureau dans l’arène. L’homme grondait, haletait, rugissait, mais… ce n’était pas « son soir ». Alors, sa voix se faisait implorante, les doigts se croisaient, puis se décroisaient, les mains caressaient la coupole de verre à distance, les yeux tentaient mais en vain d’amadouer l’implacable mécanique :

- Allez, c’est maintenant, elle va se décider… Elle va cracher… Elle va donner…

O ironie du sort, la machine, régie par des algorithmes intraitables, demeurait sourde aux exhortations passionnées de cet homme, en train de perdre le contrôle de lui-même.

Ce joueur aux accents méditerranéens si enflammés ne se calma pas de la soirée. Evidemment, ses mains palpèrent à nouveau le porte-monnaie dont il put extraire la deuxième partie de la somme : à nouveau 500 euros quil abandonna à nouveau à ce vampire. Et l’étrange dialogue reprit :

- C’est maintenant qu’elle va donner. C’est maintenant qu’elle est chaude…

Fascinée, Marie oublia de jouer. Toute à ce spectacle, elle s’aperçut néanmoins que son compte s’élevait à soixante-dix euros…

Evidemment, l’homme perdit absolument tout. Il ouvrit à nouveau son porte-monnaie, il en sortit un misérable billet de dix euros, le dernier, qu’il glissa rageusement dans la diabolique machine électronique.

Excédé, il joua la somme sur un seul coup. Il perdit. Alors, de dépit ou de fureur, il claqua ses mains l’une contre l’autre. Ce bruit fit sursauter tous les clients. « A demain », lança-t-il à la machine, le regard à nouveau sans vie. Il se leva avec souplesse et sortit du Casino…

Marie repartit en ayant gagné vingt euros. Le serveur lui fit un clin d’œil et souligna :

- Nous n’appartenons pas au même monde que ce genre de personne…. L’argent est si facile à gagner pour un dealer. Pour ces gens-là, perdre mille euros, ce n’est rien… Il reviendra demain…

- A la semaine prochaine, sourit Marie en sortant du casino.

Elle n’ignorait pas que les machines possèdent un cœur de pierre et ne servent qu’un seul maître : le Casino qui, ce soir, avait décidé que l’argent ne déserterait sa banque à aucun prix… A aucun prix.

Marie France de M.