06B - Dominique B - Les yeux bleus

« La boule rouge. Oui. D’abord.

Non, ne pas toucher la noire.

Me redresser.

Empêcher mon cœur de battre si fort qu’il occupe tout l’espace dans ma poitrine : je ne peux plus respirer.

J’ai chaud. Je transpire. Je bois la sueur de ma lèvre. Pas de mouchoir. Tant pis. Vite. Un geste, rapide pour effacer cette moiteur. Vulgaire.

Tous ces billards.

Tous ces hommes qui rient si fort.

Cette fumée qui brouille tout autour de moi.

Pourquoi suis-je entrée ici, dans cette immense salle surchauffée aux relents de sueur, de bière et de tabac ?

Je ne se souviens déjà plus. Où étais-je avant ? Le métro ? Un autre bar ?

J’ai dû marcher. Beaucoup. Mes pieds sont douloureux et mes jambes alourdies.

Oui… ça me revient : je courais. Place de la Bastille. Rue de la Roquette. Mais pourquoi ? Est-ce là que j’habite ?

Mon canapé rouge, ma cafetière argentée, mes chaussettes japonaises. Mais où est-ce ?

La peur. Oui. J’ai eu peur. Très peur.

J’ai fui. Qui ? Quoi ?

Cette boule rouge, qu’en faire ? La pousser vers un des trous ? Bon. Observer, les autres. Les hommes. Ceux qui savent ce que l’on fait aux boules rouges.

Ah ! Ils se servent de la blanche pour pousser les autres boules. La blanche, l’inconnue sans numéro, la sans-nom.

Je m’appelle Alice.

Non, ça c’est mon surnom. Mon vrai prénom c’est Kalliste. Oui. La plus belle. Comme mon ile.

Les hommes rient toujours. Leurs bières sont dorées sous la lumière. Elles sourient. J’ai soif. Non. J’ai peur.

Je dois sortir. De l’air. Plus de boules rouges. Les boules lourdes qui brillent au soleil. Qui tintent sur les pierres. Les glaçons dans le pastis. Un chemin de terre desséchée.

Les piétons m’évitent. Je suis laide. J’ai des clés dans la poche. Je voudrais dormir. Serrer les poings. Ma voiture. Qu’est-ce qu’elle fait là ? Qui a touché à ma voiture ? Elle est à moi. A moi. J’aime le soleil. Même la nuit. C’est le frère de la mer. J’ai faim. De la viande. Grillée s’il vous plait. Saignante. Et des braises ? Je peux avoir des braises ? Pour emporter.

Dormir ou parler ? Où est le nord ? Plein d’amis qui bavardent. Pieds nus dans l’herbe. La musique est nulle. Les boules roulent encore. Attention ! Petites pensées qui brûlent. Dring dring…dring dring…dring dring ! La terre tourne toute seule.

Partie. En voiture. Seule. Avec le stylo. Papa ? Tu me donnes la main ? C’est bleu. Comme Piaf … » Plus bleu que le bleu de tes yeux, je ne sais rien de mieux… ». Oui Papa…je respire. Mais j’ai peur. Je me suis échappée. Vilaine. Ça bouge…là. Thomas dort dans l’herbe. Je veux des fraises. Des fraises qui dansent avec moi. Ça fait mourir la peur… Je vais pleurer puis écrire au maire. Avec mon stylo tout bleu. Bleu comme…comme…comme…des yeux ? J’ai peur des yeux. Vraiment très peur. Toute ma tête tremble de peur. Et mon ventre aussi. Ça bouge encore. Si si. Ça bouge en bleu. Je veux des fraises bleues comme mon stylo. Il me regarde dans les yeux…dans mes yeux bleus…il dessine des petits yeux bleus dans mon ventre. Il est beau mon ventre bleu ? Je n’ai presque plus peur… Kalliste a des yeux bleus, un ventre bleu et un stylo bleu. Kalliste va faire un sourire bleu pour son petit bleu…Kalliste n’a plus peur.

Kalliste est enceinte.