06B - Valérie W - Alice Perrier

5 mai 2019 Le jardin des Greensmith domine légèrement la route qui longe la vallée de la Commauche à Saint Victor de Reno. Regardez ! Là-bas, Alice s’en va. Personne ne remarque son absence. De petits groupes discutent, le bruit des glaçons sur les verres en cristal ponctue des conversations mezzo vocce alors qu’Alice s’éloigne au volant de sa voiture. Je la regarde passer sans rien dire, seuls mes yeux sourient. Les merguez du premier barbecue de l’année 2019 parfument l’atmosphère de ce joli jardin anglais. Depuis leur arrivée en France, les Greensmith ont acquis cette longère et le terrain ingrat attenant. Ils ont transformé et magnifié les lieux en moins d’une décade. Chaque année, le couple aime perpétuer la tradition d’un « get together » sur un parterre fleuri. Vous remarquerez les invités arrivant les mains pleines, parce qu’il est de bon ton d’apporter un petit quelque chose pour la maitresse de maison.

Mais, parmi les convives, quelqu’un va-t-il s’apercevoir de l’absence d’Alice ?

De toute façon, ce n’est pas sa fille qui l’aurait retenue. Lolita, 18 ans, avec ses lunettes en forme de cœur, son short en jeans et son T-Shirt à l’effigie d’un groupe de K-Pop, tourne et virevolte, ivre du pouvoir que lui donne sa beauté insolente et sa jeunesse dorée. Ce matin, pourtant, Alice avait dû la supplier de monter dans sa voiture. Lolita, de mauvaise grâce, avait fini par accepter l’invitation de sa mère mais pendant le trajet, elle avait boudé. Elle, Lolita, dans un déjeuner de vieux ? Hors de question ! Encore incapable d’aimer, les écouteurs de son smartphone vissés sur les oreilles, elle avait articulé silencieusement, comme un mantra : « je te déteste, je te hais » en regardant le dos de sa mère. Dans le rétroviseur de la Lexus, Alice préoccupée, avait découvert avec consternation l’agressivité de son adolescente attardée. Tout le portrait de son père ! Elle avait eu raison de le quitter avant la naissance de Lolita, ce pervers narcissique avait bien failli avoir sa peau.

Et là, vous le voyez, Thomas ? Jamais très loin de Lolita, le récent compagnon d’Alice, arrivé depuis une demi-heure dans son petit bolide décapotable, il ne sait plus où donner de la tête, subjugué par les jeunes femmes en tenue printanière. Il promène sa silhouette souple montée sur Vans, tire avec un air concentré sur un de ses nombreux cigarillos déjà consumé par le plaisir du tabac et légèrement ivre au bout de son deuxième whisky sec. Qu’est-ce qu’Alice lui trouve ? Un homme avec qui rompre sa trop longue solitude ? Son apparence de quadragénaire juvénile en polo Ralph Lauren, son air affairé, parfois empêtré, toujours souriant, avaient charmé Alice. Elle reste un accessoire important mais non indispensable de la vie de ce publiciste en vogue. D’ailleurs, en cet instant, il l’a déjà oubliée. En réalité, vivre avec Alice l’a rapproché de Lolita. C’est tout ce qui compte. Néanmoins, il n’ose pas encore se le dire.

Un frisson parcourt l’échine de Thomas, Sylvia Greensmith vient de l’effleurer de son bras en passant avec les salades. Que penser de l’androgyne Madame Greensmith ? Elle soigne sa démarche de liane. Malgré un fond de fraîcheur de ce matin de mai, elle a mis un « chiffon », une robe longue, aux bretelles fines, légère et fleurie et s’amuse à frôler Thomas avec le bas du tissu. Elle non plus ne cherche pas Alice, pourquoi la chercherait-elle ? Depuis le temps qu’Alice lui fait de l’ombre dans la société de recherches en ingénierie appliquée dans laquelle elles travaillent toutes les deux, elle évite de penser à la popularité de sa rivale. Elle cache sous une sollicitude de façade la jalousie qu’elle éprouve devant cette Alice, si petite, agréable mais déjà plumpy à 38 ans.

Ah, voilà Lolita ! Elle vient déranger ma rêverie pour tester l’échancrure de son T-shirt, sur lequel elle tire pour me faire voir tous ses avantages. La pauvre ! Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour ces boutons de femmes dont la conversation limitée me fatigue très vite. A mon âge ! Mon léger embonpoint me sert de barrage aux invites trop explicites. Ma femme, oui, je l’aimais. La mort me l’a prise, il y a quelques années maintenant. J’aimais la façon qu’elle avait de dire : Paul. Tout simplement. L’amour ne se nourrit pas que de la vision d’une paire de seins, si jolis soient-ils. Lolita me quitte brusquement quand je lui demande où est passée sa mère.

Alice, je la côtoie tous les jours, au bureau. Je la vois passer dans les couloirs de l’entreprise, souriante et pimpante. Elle, comme moi, accepte son surpoids. Elle s’en fout En tous cas, elle en a l’air. Ce qui est important, ce sont ses idées, ses projets, et la réussite de ses équipes. Sa dernière trouvaille technologique a été embarquée dans le cockpit des Falcon 8X d’un de nos clients. Au dernier salon de Farnborough, Alice a assuré à notre société un carnet de commandes bien rempli.

Depuis peu, pourtant, je la vois hésiter. S’assoir. Regarder au loin. Dans les réunions de budget, ou de prospective, elle prend moins la parole. Et ça me plaît de la regarder se transformer, changer. Je l’entends parfois poser des questions sur la vie au dehors. Très peu de réponses lui parviennent. La curiosité, l’envie de savoir, il me semble qu’elle se sent seule à l’éprouver. Si elle savait !

- Encore un peu de vin ?

Monsieur Greensmith me présente une bouteille de Saint-Estèphe, un de mes bordeaux préférés. Je regarde un peu surpris, l’hôte de ces lieux et lui demande s’il sait où est Alice. Après avoir affiché un air étonné, il se tourne vers ses invités. Non, il ne sait pas. Il va demander à sa femme.

Lui succède le père d’Alice, convive - invité par je-ne-sais-qui - confit de sa propre importance. Il condescend à m’adresser la parole. Ma formation initiale de médecin et de chercheur me rend digne de son attention. Je le laisse dérouler ses considérations vaseuses sur le temps qu’il fait. J’en profite pour essayer de comprendre, à l’âge de 85 ans, où peut se nicher la violence dont il a fait preuve à l'égard de sa fille. Monsieur Perrier considère la vie d’ingénieur que mène Alice n’est pas à la hauteur de la carrière qu’il lui destinait dans son service de neurologie à Bichat. Ma fille aurait pu être un bon chirurgien, répète-t-il à l’envi. Un bon soldat, oui ! Je pense à l’opération ratée, la vie brisée du frère d’Alice devenu totalement handicapé moteur. Bastien, né trisomique aimait marcher, courir et se rouler dans l’herbe. Ça n’a pas convenu au paternel. Sous prétexte de bons sentiments, il a fouillé dans le cerveau de son fils avec pinces, scalpel et compresses. Le résultat - son fils en fauteuil roulant – l’a surpris. Sincèrement persuadé d’avoir agi pour le bien de Bastien, le vieux ponte s’est débarrassé de son encombrant rejeton en l’internant dans une maison d’accueil spécialisée où, en dehors d’Alice, personne ne vient jamais le voir. Coups de ceintures, insultes, et mépris, le professeur frustré s’en est pris à sa fille. La petite Alice, privée de mère dès son plus jeune âge, a pourtant su tenir tête à son père et a suivi ses idées pour choisir le métier lui convenant le mieux. M. Perrier se fout de savoir où est Alice. Il fanfaronne, parle haut, morgue en bandoulière, il cherche bien vite une autre oreille plus disponible lorsque je lui demande s’il a vu sa fille.

J’ai une petite idée sur la destination d’Alice. C’est moi qui lui ai envoyé un message qu’elle a lu sur son portable avant de quitter la garden party. OK pour WuHan ? disait le SMS. OK, a-t-elle simplement répondu.

Il y a quelques jours, Alice est venue dans mon bureau dont elle a fermé la porte. Elle a très rapidement évoqué ses frustrations, le peu de perspectives avec Thomas, et surtout les limites de son job.

- Tu me comprends, toi. Continuer à bourrer de gadgets des jets privés, pour des hommes d’affaires égoïstes, non mais, quel sens ça a ?

J’aime cette intimité du tutoiement entre nous. Je me suis laissé bercer par ses confidences. Elle avait envie de changer de vie, de voyager peut-être. La lumière du jour déclinant, je me suis moi aussi livré à la jeune femme. Mes perspectives à l’extérieur de l’entreprise m’ont conduit à considérer la proposition gouvernementale d’intégrer un laboratoire chargé d’études virologiques, le P4 à WuHan. Ce même labo était à la recherche d’ingénieurs créatifs pour le développement de robots à motricité fine. Etait-elle intéressée ? Alice a demandé à réfléchir. De mon côté, j’attendais une réponse du ministère de la santé. Nous nous sommes donné rendez-vous au barbecue des Greensmith. Finalement, sur place, nous nous sommes seulement souri.

Et voilà qu’Alice est partie. Sans doute, prépare-elle son départ depuis notre conversation. Il lui est devenu urgent de construire, d’organiser quelque chose de nouveau. La Chine, en tous cas, cette Chine-là, urbaine, ultra-moderne et audacieuse va lui plaire.

Avant de prendre congé en milieu d’après-midi, un peu grisé par le bon vin et la bonne chère, j’ai regardé le petit groupe des invités des Greensmith avec, je dois dire, un peu de condescendance. Tous ont bien profité de l’intelligence et de l’aura d’Alice : amis, père, amant, fille. Cependant, aucun ne l’aime vraiment. Pas comme moi je l’aime déjà.

Et puis, je suis parti. En Chine. Alice ne m’a jamais rejoint.

Elle a suivi sa propre voie.

11 mois plus tard - 4 avril 2020

SMS Alice à Paul : BJR Paul. Tjrs à Wuhan ?

SMS Paul à Alice : WuHan c la plus frenchy des villes de Chine. Billet retour définitif 11 mai

SMS Alice à Paul : ai acheté le phare Cap Lévi Cotentin. Bastien heureux. Viens nous voir ?

Valérie W.