06B - Véronique M - 24h d'Alice

Les 24h d Alice

Nous sommes le Dimanche 23 Juin 2019 et il fait un soleil radieux lorsque j’arrive chez mes amis Geneviève et Aurélio dans leur jolie maison de campagne au Sud de Nogent le Rotrou. Je m’accorde cette escapade pour me vider la tête. Geneviève a invité tous ses amis pour fêter ses 60 ans. Après un repas champêtre, elle souffle ses bougies sur un immense fraisier et tous ses invités applaudissent. Sitôt dégusté ce délicieux gâteau, je me lève pour dire bonjour à des amis communs et quelle n’est pas ma surprise d’apercevoir Alice, une de mes patientes qui a arrêté subitement ses séances depuis 2 ans. En effet, je pratique la psychanalyse et Alice venait me voir régulièrement depuis 9 ans, sans jamais rater une séance.

A un moment, nos regards se croisent et je la vois s’avancer vers moi, le sourire aux lèvres. Personne d’autre ne sait comment nous nous connaissons et elle me parle comme si nos relations étaient d’ordre amical. Je réponds à son sourire et lui demande comment elle va. A sa façon de me répondre, je sens une certaine excitation. Elle me parle de son bonheur avec Thomas, ce Thomas dont j’ai entendu parler en séance. Cela fait 2 ans qu’elle a arrêté malgré un premier courrier lui disant que je l’attendais, puis un autre où je formulais l’importance de mettre en rapport ce qui l’avait fait arriver jusqu’à moi et ce moment où elle avait interrompu ses séances.

Elle avait 35 ans lorsqu’elle a rencontré Thomas et après un an de relations plus ou moins satisfaisantes, elle était partie vivre avec lui. Alice me parle avec un phrasé rapide, de sa vie actuelle avec Thomas, je la sens animée par un besoin de meubler la conversation et surtout, de ne pas me laisser lui répondre. Cela est sans doute dû au fait de l’étrangeté de voir sa psy dans la vie réelle ; je ne m’en formalise donc pas. Elle s’éloigne pour dire bonjour à une de ses connaissances, j’en profite pour m’éclipser et rejoindre Geneviève qui, dans la cuisine, s’active et prépare tasses et café. Alors que nous conversons tranquillement, Thomas fait irruption dans la cuisine:

« Sais-tu où est partie Alice ? Elle m’a simplement dit qu’elle avait reçu un message sur son portable et qu’elle s’éloignait pour téléphoner. Je m’inquiète car je ne la vois pas revenir, de plus, sa voiture n’est plus là ».

Pendant qu’il parle à Geneviève, je suis là mais il ne me connait pas. En effet, pendant toute la période où il est apparu dans la vie d’Alice, je n’étais connue de lui que sous le nom de « ma psy ».

Je me remémore l’arrivée d’Alice à mon cabinet, il y a une dizaine d’années. Elle prend rendez-vous avec moi et dès la première séance, elle me raconte en pleurant qu’elle vient de rompre avec un certain Rodolphe, avec qui elle a eu une liaison passionnée mais orageuse. Elle est partie sur un coup de tête et en est très malheureuse. Alice est une très jolie fille aux cheveux longs d’un blond vénitien ; très mince, elle est habillée avec élégance, mais sans ostentation.

Après un flot de paroles interrompu par des larmes, je lui tends ma boîte de kleenex et attends un bon moment avant de lui demander si elle peut m’en dire un peu plus sur son histoire.

Elle est vive, voire nerveuse et ses trébuchements de paroles donne la mesure de son état d’esprit. Elle souffle en haussant les épaules, agacée par ma question !

« Je ne viens que pour cette rupture, le reste n’a plus aucune importance à mes yeux »

« Bien, alors, que s’est-il passé avec Rodophe pour que vous partiez sur un coup de tête ? »

« Et bien, figurez-vous que je ne me comprends pas et que je compte trouver auprès de vous une solution à mes problèmes ! Vous savez, je n’ai pas l’intention de m’éterniser dans votre cabinet, s’allonger sur votre divan, très peu pour moi, je laisse ça aux gens qui se masturbent le cerveau !»

Elle voit bien mon sourire et cela joue en ma faveur.

« Vous pouvez venir le temps que vous voulez ; ici, c’est un travail librement consenti.

S’allonger n’est pas obligatoire, c’est une décision que vous accepterez ou pas à un moment-clé »

«Mais revenons à ce pourquoi vous êtes venue jusqu’à moi car vous savez que j’exerce la psychanalyse et que je ne donne pas de conseils. »

« Je vous ai choisi car je vous ai entendu parler dans un Colloque sur le travail mères-enfants et que je vous ai trouvé moins nulle que les autres. Vos collègues baragouinaient, vous, je comprenais cinq sur cinq ce que vous disiez et j’ai même trouvé cela intéressant. »

« Si j’entends bien ce que vous me dîtes, vous venez suite à une rupture amoureuse voir une psy qui s’intéresse aux relations entre les mères et les enfants, comment comprenez vous cela ? »

Elle reste interdite une ou deux secondes, puis m’avoue que son histoire est complexe et que ses relations à sa mère sont compliquées.

« Allez-y, je vous écoute »

« Je suis née en 1981, j’ai 29 ans et je n’arrive toujours pas à avoir de relations stables avec un homme, et j’ajouterais.......avec les autres en général. Il y a toujours une douleur sourde en moi qui me fait rompre les liens, même quand ils sont bons et peut-être même quand ils sont trop bons ! Je ne me comprends pas et j’aimerais changer »

« Racontez-moi dans quelles conditions vous êtes arrivée au monde et qui étaient vos parents »

« C’est bien le problème, une partie de l’histoire m’échappe, elle est verrouillée dans la tête de ma mère qui garde jalousement ses secrets »

J’apprendrai qu’elle est née en 1981, mais que sa mère qui avait 37 ans à l’époque, ne lui a rien révélé des circonstances de sa naissance et de l’identité de son père géniteur.

« Pour ma mère, qui m’a élevée seule jusqu’à mes 3 ans, mon père est celui qui m’a adopté à cet âge-là. C’est comme si entre 0 et 3 ans, je n’avait pas existé. Je lui en veux mais comme c’est une femme qui est souvent déprimée, je la ménage et du coup, je retourne sur moi tout ce qu’elle a gardé de ses blessures. Celui qui m’a adopté et que je considère comme mon père, a rencontré ma mère quand elle avait 40 ans ; lui en avait 50 et il est tombé fou amoureux d’elle. IL faut dire qu’à 40 ans, elle était encore très belle. Il était ambassadeur ; c’est d’ailleurs comme cela qu’il rencontra ma mère, interprète de son état. Ce qui est patent, c’est l’amour que j’ai pour lui. C’est comme s’il m’avait sauvé de ma mère ».

« Et votre mère, vous connaissez quoi de son histoire ? »

« Oh, très peu de choses, je sais qu’elle est née en 1943, pendant la guerre et que sa famille a disparu à cette époque. Elle a été élevé dans un centre à Pau, pour les enfants juifs, qui s’appelle L’OSE ( c’est comme cela que j’ai appris qu’elle était juive) , ensuite un couple l’a adopté. Je crois qu’elle a toujours eu du mal avec ses parents adoptifs, mais elle n’en parlait jamais et était une fille modèle. Elle fuyait les relations amoureuses. Pour elle, une fois pour toute, mon père est celui qui me donna son nom lorsque j’avais 3 ans. J’ai un père ambassadeur, point à la ligne. »

Elle s’arrête de parler et fond à nouveau en larmes. Lui tendant ma boîte de kleenex, je lui dis qu’ on peut s’arrêter là et que si elle est d’accord, on se revoit la semaine suivante à la même heure.

« Je ne sais pas si je veux revenir, mon histoire et ses trous, je les connais depuis toujours et je ne crois pas que vous pourrez y changer quelque chose. »

Je lui dis de réflèchir, mais que moi, je l’attends.

La semaine suivante, je suis dans le doute quant à son rendez-vous avec moi, mais elle sonne à l’heure dite et poursuit son histoire. Je la reçois en face à face et elle me parle de ce qui constituait sa vie, passant d’un pays étranger à un autre, 5 ans au Sénégal, puis 6 ans en Allemagne et à chaque départ, me dit-elle, je me sentais vide et abandonnée.

« Toutes les relations que je nouais avec ceux que je côtoyais, de ma nounou noire que j’adorais à mes petits camarades africains et français, s’arrêtaient presque du jour au lendemain et lorsque je me suis retrouvée en Allemagne, j’avais froid et je cherchais les cases qui étaient mon paysage quotidien. L’Allemagne, j’en garde tout de même un bon souvenir puisqu’à 14 ans, mon père m’autorisa à faire mon entrée dans la grande salle de bal de l’ambassade. J’avais une très jolie robe longue et j’ai eu mon premier flirt avec un jeune homme de bonne famille qui m’a fait danser toute la soirée. Je suis tombée de suite très amoureuse ; il s’appellait Werner et je le fréquentais quelques mois jusqu’à ce que mon père soit nommé en Colombie. Nos adieux furent déchirants. Nous nous promirent fidélité, de nous écrire tous les jours, bref, quelques mois plus tard, à l’ambassade de Bogota, je rencontrai un jeune homme, beau comme une gravure de mode et mon premier amour, platonique, fut oublié rapidement. L’un remplaçant l’autre, sous la houlette protectrice de mon père et de celle, étouffante de ma mère , je sortais avec Jacques, un attaché d’ambassade qui, à l’aube de mes 17 ans, se faisait chaque jour plus pressant pour obtenir une nuit d’amour avec moi ! Mon père qui était un homme doux et diplomate, son métier y étant pour beaucoup, m’appela un jour dans son bureau, et après quelques banalités, me mit en garde sur les relations hommes-femmes, me disant de faire très attention à moi. Avec mon père, les conseils étaient toujours donnés avec bienveillance ; d’ailleurs, je ne me confiais qu’à lui, car avec ma mère, la seule fois où je lui ai parlé un peu intimement, cela a viré au cauchemar ; elle est devenue hystérique lorsque je lui ai avoué être sortie avec un garçon ; je crois même qu’elle me gifla pour mes fréquentations douteuses et c’est ainsi que les confidences à ma mère ont cessé avant même d’avoir pu commencer. Pourtant, elle m’aimait, je n’en doutais pas, mais d’une façon épuisante. »

« je me suis beaucoup cherchée dans mon choix de carrière et après avoir voulu démarrer des études d’assistante sociale, qui furent un fiasco, ce fut la fac de droit, de sociologie, de psychologie, ces tentatives ne dépassant que rarement la première année. Parallèlement, je commençais à m’intéresser au modelage et je fis des stages qui confirmèrent mon attirance pour un métier artistique. Après avoir fait les Beaux Arts, je suis devenue professeur et j’enseigne l’histoire de l’art à l’université. Je sculpte pour moi régulièrement, on m’a même proposé de faire une exposition un de ces jours. J’y réfléchis encore. »

Les séances se poursuivent régulièrement, et un jour, elle vient avec un rêve très angoissant puisqu’elle s’en souvenait encore :

« Dans ce rêve, je suis petite et dans mon lit, je vois ma mère penchée sur moi avec un grand couteau . Elle lève son bras armé. Je me suis réveillée en sursaut, extrêmement perturbée. Je n’ai pas compris pourquoi je faisais ce cauchemar car, malgré son histoire, ma mère s’est toujours occupée de moi avec dévouement, presque trop. Elle m’étouffe sans cesse de ses recommandations lorsque je vais quelque part, et depuis que je suis partie de la maison, elle m’appelle encore tous les jours. A l’âge que j’ai, c’est presque indécent et elle me fait raconter par le menu ce qui fait l’essentiel de mes journées. Elle me donne son avis sur les hommes que je rencontre, aucun n’a grâce à ses yeux et je sens bien qu’elle n’est pas pour rien dans mes ruptures avec eux! Pour Rodolphe, que je lui avais présenté, elle me disait : « il n’est pas pour toi », comme pour chaque nouvel amoureux, et même si je ne l’écoutais pas, mystérieusement, je les plaquais à un moment donné, presque sans raison »

Je lui proposais alors de s’allonger sur mon divan, ce qu’elle accepta et de ce jour, elle vint deux fois par semaine en analyse pendant plusieurs années.

Le travail analytique d’Alice se poursuivait et elle commençait à percevoir la place omnipotente qu’elle donnait à sa mère, séparant au fur et à mesure les passages à l’acte qu’elle avait fait dans sa vie et dont elle attribuait la faute à sa mère, et la façon dont elle se dédouanait de sa responsabilité dans l’affaire. Le jour où elle s’entendit verbaliser que c’était la mère imaginaire qu’elle taxait d’un poids par trop important, elle sépara, certes de façon un peu tâtonnante mais tout de même, la mère imaginaire de sa propre mère, bien en chair. Elle put prendre conscience que, petite, les parents adoptifs de sa mère, pour des raisons traumatiques qui ne lui furent pas expliqués, ne l’avaient pas aidé à grandir sereinement, et qu’être mère pour elle était mission impossible. Elle l’avait toujours sentie déprimée. Quant à elle, Alice se rappelait très bien les périodes de vide qu’elle traversait régulièrement, de 0 à 3 ans, puis à chaque départ pour un nouveau pays. Elle retrouvait par moments ces blancs existentiels et, à son insu, les reportaient sur les hommes avec qui elle avait des relations amoureuses. Elle les quittaient brutalement. Un peu de sens advenait et la ravageait beaucoup moins. Bien sûr, il y avait encore pas mal de points aveugles à explorer, mais elle poursuivait avec courage son introspection, et nous en arrivons à sa rencontre avec Thomas, de 2 ans plus âgé qu’elle et des péripéties qui aboutirent à leur vie en commun.

Un jour, elle arriva extrêmement pâle, le visage ravagée et s’asseyant sur une chaise, dans l’urgence à parler, elle me dit qu’elle est enceinte !

« Jamais, je n’ai voulu d’enfant, pas plus hier qu’aujourd’hui, les ravages de l’enfance, je connais, c’est bien que la transmission s’arrête ; tout à l’heure, j’ai rendez-vous au planning familial par lequel je suis obligée de passer si je veux me faire avorter ! »

Je lui dis que ce n’est pas un acte anodin et qu’avant tout, se poser un moment et analyser de plus près son non-désir d’enfant est important.

Elle se lève d’un bond et, enfilant son manteau, elle m’invective, puis part rapidement sans payer sa séance. C’est la dernière fois que je vois Alice jusqu’à cette fameuse fête où je la retrouve par hasard et où j’assiste à sa disparition précipitée ce fameux 23 Juin.

Il est 22h lorsque je rentre à Paris et je ne peux m’empêcher de penser à Alice. J’imagine ce qui a pu se passer pour elle. Je ne connais pas Alice dans sa vie de tous les jours, je peux dire néanmoins que je connais Alice « de l’intérieur ». Je suis inquiète pour elle, s’agit-il d’un événement identique à son arrêt d’analyse il y a deux ans ? Visiblement, elle n’avait pas d’enfant avec elle à la fête, l’avortement à l’époque a sans doute eu lieu car tous les convives avaient été invités avec leur progéniture . Je repense au couple qu’elle formait avec Thomas et dont elle me parlait depuis un an ; bien sûr, il y avait des malentendus entre eux ; le malentendu, mal-entendu est le maître mot des relations humaines, alors, lorsque l’on vit à deux, on mesure de près ce qu’on entend de l’autre à l’aune ses fantasmes et qui aboutit à un réajustement perpétuel, après des scènes de ménage, comme on les appelle, et qu’il faut traverser jour après jour pour trouver un équilibre, toujours précaire. Parfois ça casse quand les parcours de vie ont été par trop compliqué, parfois ça tient si le couple arrive à accepter la façon d’être de l’autre, qui, justement, a été l’étincelle de la rencontre et éventuellement du coup de foudre.

Pour Alice, le coup de foudre avec Thomas a été immédiat et je suis heureuse de constater que deux ans plus tard, elle vit toujours avec lui. Lorsqu’elle m’en parlait en séance, les disputes étaient fréquentes mais c’était le premier homme avec lequel elle avait décidé de vivre une vie à deux. Je me dis qu’elle n’a pas travaillé pour rien.

Je dors très mal, en cette nuit du 23 Juin 2019 et un appel téléphonique me réveille à l’aube. C’est Alice qui me dit d’une voix troublée qu’elle veut me voir, séance tenante, avant mes rendez-vous du Lundi matin.

« J’y ai vu comme un signe, votre présence à cette fête ! Je dois aller à la Clinique de la Muette pour me faire avorter cet après-midi ; peut-être accepterez-vous que je vienne vous en parler. Après la nuit à l’ hôtel, je ne suis plus sûre de rien. J’aime Thomas, il ne sait pas pour cette décision que j’ai prise seule, d’ailleurs, il ne sait rien du tout, même pas que je suis enceinte. Je sais simplement que j’ai à peu près l’âge de ma mère lorsqu’elle est tombée enceinte de moi et je ne veux surtout pas que l’histoire se répète. »

Je lui dis de venir dans une demie-heure ; ça tombe bien, je suis en bas de chez vous, j’arrive. Il est 6h30 du matin, cette séance lui appartient. Fin de l’histoire !

Véronique M.