06B- Françoise L. -L'amie merveilleuse

L’amie merveilleuse. Je me souviens. C’était un dimanche en 2019 aux alentours de Pâques, un an avant la grande pandémie qui nous a entraînés dans cette crise sans précédent. A cette époque nous étions encore insouciants, nous pouvions nous réunir entre amis sans remplir une dérogation, il n’y avait pas encore de dépistage obligatoire au péage. Max nous avait invités chez lui, comme tous les ans pour un grand barbecue. Plusieurs années de suite j’avais décliné l’invitation, j’appréciais peu ces réunions d’anciens internes, entendre les couples parler des succès de leur progéniture, très peu pour moi ! Mais cette fois ci Arthur m’accompagnait, je pouvais affronter et j’avais très envie de revoir Alice. Combien de temps s’était écoulé depuis notre dernière rencontre ? Dix, quinze ans, je ne sais plus. Après les concours nos chemins se sont séparés, de temps en temps de vagues nouvelles. Il y a un mois Max me téléphone, enjoué : tu vas être contente, Alice sera là. - Comment ? Alice ? Ai-je répondu -Oui Alice, elle vit avec Thomas depuis trois ans, ils ont des jumeaux. J’ai raccroché perplexe. Je me souviens de notre première rencontre, c’était en T.P de biochimie, il fallait former des binômes. Elle est venue à coté de moi, jetant son grand sac fourretout sur la paillasse, dégageant sa lourde chevelure flamboyante elle m’a interpellé : on fait équipe, O.K ? Et là notre amitié a commencé. J’étais une étudiante timide. Alice indifférente aux quolibets, ne passait pas inaperçue avec ses grandes boucles de cheveux blonds vénitien, son vieux solex noir (héritage de sa mère) qu’elle garait entre les motos et les scooters flambant neuf. En cours elle avait une curiosité insatiable et n’hésitait pas à interpeller les professeurs pour donner ses propres commentaires. Avec elle j’ai arpenté le quartier latin, séché les cours pour découvrir les films d’Ozu et de Rivette, lu Rilke, Zweig et découvert Jung et Rabindranath Tagore.

Notre arrivée à Saulx les Chartreux interrompt ces souvenirs. A peine sortie de la voiture, je trouve l’atmosphère trouble, pesante. Les convives, rassemblés autour du barbecue semblent comme sidérés. Ils chuchotent entre eux, ponctuant d’un hochement réprobateur. Max nous accueille, expliquant : Alice a disparu, elle est partie téléphoner il y a bien une heure, sa voiture n’est plus là.

Je rassure: elle est peut-être partie faire une course urgente pour ses enfants. Nous nous rapprochons des autres convives. Je les entends marmonner offusqués et péremptoires : c’est impossible ! Alice est très bien organisée, elle prévoit tout, elle n’oublie rien. Ils me décrivent une parfaite inconnue : une mère attentive, une épouse épanouie, une maîtresse de maison accomplie. Une inquiétude m’envahit : Si c’est vraiment Alice, elle a bien changé. En son absence, cette garden party n’a aucune saveur. Alice disparue, les invités s’éclipsent les uns après les autres, très ennuyés. Max me présente la famille d’Alice. Ses enfants sont deux petits blonds de deux ans environ, vifs et malicieux, Thomas par contre est à mes yeux inintéressant, un pur produit de la faculté de médecine, chirurgien dans une clinique privée à Neuilly ou Boulogne, peu importe ! Je demande à Arthur de me ramener chez moi, je suis fatiguée et déçue. Je me couche après avoir pris une aspirine. Ma nuit est peuplée de cauchemars : Alice enquête masquée d’un scaphandre brodé de strass, poursuivie par des valets de cœur armés de longues aiguilles, tous courant à la recherche d’un virus belge. Un mandarin aux longues moustaches fines veut la clouer nue sur une planche de fakir, elle se débat. Heureusement, tel Zorro sur son cheval, un mystérieux chapelier, la fait passer de l’autre coté du miroir.

Le lendemain matin, en prenant mon courrier je découvre une grande enveloppe mauve, épaisse. Fébrilement je l’ouvre il y a quatre ou cinq feuillets, je reconnais tout de suite l’écriture nerveuse, élancée. Je m’assieds dans mon canapé, les jambes repliées, la lettre sur les genoux. Alice me raconte ses dix dernières années, les différents postes dans des hôpitaux délaissés, les gardes surchargées, la mort de son père adoré, le vide, une séparation douloureuse puis le cercle vicieux, burn out, antidépresseurs, thérapies diverses et variées. Un soir chez des amis elle rencontre Thomas, elle est rapidement enceinte, ne se pose pas de questions, elle suit. Après la naissance elle retombe, dévorée par ses deux charmants bambins, incomprise par Thomas toujours absent. Alors elle s’inscrit sur internet, correspond avec un jeune indien très beau, passionné d’informatique et de médecine ayurvédique.

Je me souviens encore, Alice a vécu enfant à Bombay, son père était en poste là bas. Elle avait dix ans à son retour en France. Elle m’avait conté enthousiaste, l’odeur du jasmin et de la cardamone, le gout du Tchaï, les saris colorés et chatoyants, les Backwaters du Kerala, les plages de Goa, la fortune de Ganesh et l’élégance de Shiva dansant dans les temples à Madras. Elle achève sa lettre ainsi : je suis vivante, je me sens femme pour la première fois. Lorsque tu recevras cette lettre, mon amie, nous serons dans l’avion pour Mumbai. Je rentre chez moi.

Délicatement je referme cette lettre, songeuse et satisfaite. J’ai retrouvé Alice, elle s’envole pour son pays des Merveilles.

Françoise L.