06B-Bénédicte-Fredaine- Avec et sans Alice

Qui refuserait un déjeuner entre amis à la campagne sous les ombrages d’une fin mai superbe ? Nous nous connaissons tous depuis longtemps, les conversations sont toujours aussi chaleureuses. Je suis venue en voiture avec Alice, une amie de toujours, une amie de collège… Elle est en pleine forme, volubile ; son compagnon Thomas parle à d’autres personnes, un peu en retrait. Affamés, nous faisons honneur au barbecue du jour. Alice garde sa bonne humeur malgré la sauce renversée par un maladroit sur son élégant pantalon large et fluide qui met si bien en valeur sa silhouette élancée au ventre bien plat, dont elle est si fière. La couleur biscotte légèrement grillée du vêtement est parfaitement assortie à ses cheveux châtain clair qui blondissent au soleil et à son teint déjà légèrement hâlé. Après un délicieux dessert, les uns se promènent dans le jardin, les autres sont assis dans l’herbe fraîchement tondue. J’observe la volupté avec laquelle mon amie s’allonge sur la pelouse. Elle s’est jetée à plat dos, elle s’étire, bras en l’air, avec délices. Elle regarde le ciel et les rares nuages si légers, duveteux, qui annoncent seulement le beau temps. Elle est souriante, elle semble à la fois heureuse et absente. Je m’approche.- Ça va, Alice ? - Oh oui, Hedwige ! C’est sympa ici, répond-elle en se tournant à plat ventre dans l’herbe qui a verdi ses vêtements. Mais peu lui importe. Elle rit. Et lorsqu’on entend appeler à la cantonade :

- Café, qui veut du café ? Elle se lève d’un bond. Les tasses s’entrechoquent près du précieux liquide brûlant. Ce café devrait nous remettre d’aplomb : il faut avouer que le déjeuner a été bien arrosé ! Le vin en cubitainer posé sur des tréteaux a connu un franc succès. Moi-même je me sens agréablement enjouée. Autour de la table, on s’amuse de tout et de rien. Déjà certains prévoient la fin de leur week-end.

- Tu viens avec nous ? On sort en boîte ce soir.

- Ah oui, moi, je viens, s’exclame Alice très attirée par ce projet que Thomas semble ne pas apprécier du tout. Il préférerait cent fois rentrer chez lui, et dormir. On lui a servi beaucoup de vin et… il a le vin triste.

Soudain, Alice regarde son téléphone. Ce dernier né sur le marché sait tout faire, et, très occasionnellement, il sait même téléphoner ! Attentive, elle se lève : « Excusez-moi, j’ai un téléphone à passer… je reviens tout de suite ». Et elle s’éloigne. Je la quitte des yeux pour entrer à nouveau dans la conversation générale, qui s’enlise. Cet appel me paraît bien long. A-t-elle un problème ? Je la cherche, je contourne la haie buissonneuse et touffue derrière laquelle nous avons garé nos véhicules. La moto de Thomas est soigneusement rangée à l’ombre, je la contourne. Les voitures étincellent sous le soleil devenu écrasant en ce milieu d’après-midi.

Celle d’Alice n’est plus là.

Elle aurait au moins pu me dire qu’elle partait ! Je suis furieuse. Décidément cette fille n’est pas ordinaire. On la croit bien élevée, parfois trop « bourge », puis, hop ! un pas de côté et on ne la reconnaît plus. Qu’est-ce qui a bien pu lui traverser l’esprit ? Allons, du calme ! Elle est peut-être allée acheter des cigarettes, tout simplement.

Mais vers six heures de l’après-midi, elle n’est toujours pas revenue. Où diable est-elle ? Je sais qu’avec Thomas cela ne marche plus très bien depuis un moment… Elle si vive et spontanée et lui, taiseux, presque éteint. Je me suis souvent demandé pourquoi elle frayait avec ce dentiste taciturne, casanier. A l’origine, elle m’avait avoué ne pas pouvoir supporter son odeur sempiternelle de clou de girofle.

- Bof, m’a-t-elle plus tard déclaré. J’ai été tellement échaudée par mon premier amour, raté. J’ai perdu toute illusion sur le Grand Amour qui durera toute la vie, qui vous sublime, qui vous fait vibrer au moindre frémissement du visage aimé. Je me suis grillé les ailes avec ces histoires. Je suis tombée de si haut, si tu savais ! Aussi quand j’ai rencontré Thomas qui semblait calme et disponible, sans histoire, cela m’a rassuré. Il était attentif à ma personne, aux petits soins pour mes lubies, mes caprices. Mes horaires à dormir debout, mes plaidoiries au diable vauvert, il acceptait tout sans broncher. Alors je me suis habituée à lui, puis à sa présence à mes côtés. Moi qui la connais depuis longtemps je pense qu’elle s’est surtout habituée ces trois dernières années à ne pas trop réfléchir. Elle a besoin d’être admirée, appréciée à sa juste valeur, et faute d’amour, la bienveillance c’est mieux que rien. Quant à Thomas il est ébloui par cette belle avocate toujours au fait des dernières actualités. En société, c’est elle qui brille, lui n’en a que faire. Son horizon à lui, c’est son métier.

Alors Alice a-t-elle trouvé nouvelle chaussure à son pied ?

Ah oui, cela me revient maintenant, elle m’avait parlé d’un étrange hasard la replongeant dans le passé. Distraite je n’avais pas prêté grande attention à cette allusion à l’époque :

- Ah oui ? Tu l’as aperçu ? Il t’a reconnue ?

- Pas complètement sûre, mais pourtant ce regard m’a comme…transpercée ! J’en ai tremblé jusqu’à la moelle. J’ai tout fait pour afficher un visage impassible, bavardant de-ci de-là. Et ce regard semblait se demander s’il me connaissait ou non… J’étais tétanisée, comme une débutante. Mais j’aurais reconnu entre mille cet épi dans les cheveux, cette façon de tourner la tête en gardant le cou raide. Cela ne pouvait être que lui.

A-t-elle revu ce premier amour ? Ont-ils renoué ? Comment s’appelle-t-il déjà ? Bon on verra plus tard quand j’entendrai enfin cette fichue Alice. Et j’organise mon retour, puisqu’elle m’a plantée au milieu du gué.

La nuit avance, je l’appelle, toujours en vain : cette boîte vocale que je déteste s’enclenche. On reconnait parfaitement sa voix, très nette : « Bonjour, vous êtes sur la ligne d’Alice. » puis une seconde de silence pendant laquelle je me retiens, juste à temps, de parler. «Laissez vos message et numéro de téléphone, je vous rappellerai ! » Cette fois-ci je me fâche, je hurle « Alice qu’est-ce que tu fous ? Ou es-tu ? Rappelle, quoi ! » Et je coupe. Puis je décide de dormir malgré tout.

Au petit déjeuner, j’ébauche d’autres hypothèses. Au collège elle était pensionnaire et moi externe. Un matin, son bureau resta vide. Dès la récréation je courus aux nouvelles, auprès des autres pensionnaires. J’appris qu’elle avait fait le mur la nuit précédente après un chahut à l’étude du soir. La directrice l’avait renvoyée. Le lundi suivant, elle reprit sa place à côté de moi. Elle s’était échappée sans réfléchir, uniquement pour braver les adultes qui l’écrasaient. Elle était très fière de sa nuit passée dans un petit bois tout proche, tremblante de peur et de froid.

Alors aujourd’hui ? Une fugue ? A son âge ? Mais pour faire quoi ? Pour qui ? C’était incompréhensible. Quoique …

Elle m’avait raconté quelques mois plus tôt avoir été commise d’office pour défendre un jeune malfaiteur, qui avait cambriolé une supérette, arme à la main. Sans succès car le caissier avait pu déclencher l’alarme et la police arrivée sur le champ l’avait surpris « la main dans le sac, c’était bien le cas de le dire ! » terminait-elle en éclatant de rire. Elle avait été frappée par la jeunesse de ce garçon, sa désinvolture et la naïveté angélique qu’il savait afficher quand nécessaire. Son regard gris pâle, froid et décidé, la fascinait. Il jouait si bien de sa blondeur enfantine, de son allure de jeune garçon bien rangé qu’elle avait été horriblement déçue de n’avoir su le défendre correctement : le port d’arme avait conduit le jeune homme en prison. Depuis, elle songeait souvent à lui, chargée de remords, Moi j’avais eu alors le sentiment que ses regrets n’étaient pas uniquement professionnels… Sinon pourquoi me dire, l’air penaud : « Il en a jusqu’au 25 mai, tu te rends compte ? » Mais le 25 mai, c’était hier, samedi ! Ah la folle ! A-t-elle prévu de le rejoindre ?

Cette matinée de dimanche s’étire en longueur, son portable ne répond toujours pas, je n’ai pas d’autres coordonnées pour elle, les amis de la veille non plus. J’ai beau me dire qu’elle est majeure et vaccinée, qu’elle ne me doit aucune explication, je suis terriblement inquiète.

La sonnerie du téléphone me fait sursauter. Numéro inconnu. Je prends la communication :

« Allo madame, êtes-vous bien Hedwige ?

Je m’entends murmurer un « oui » timide.

- Ici, l’hôpital de Garches. Nous vous appelons au sujet de votre amie Alice ». Ma respiration s’arrête. « Elle a eu un grave accident de voiture, nous l’avons opérée cette nuit. Elle vient de reprendre connaissance et nous a demandé de vous contacter ».

Fredaine