06B-Corinne LN - Mon Alice

Je suis amoureuse d’Alice depuis les bancs de l’école et je la suis à la trace. Je crois qu’elle ne se doute de rien. Elle enchaîne les histoires d’amour avec des hommes que je déteste cordialement les uns après les autres sans le montrer le moins du monde. Peu importe, ils ne font que passer alors que notre relation est intemporelle. J’ai trouvé mon équilibre dans cet amour inassouvi et je me console en partageant ses secrets. Chère Alice, son sourire et son rire mélodieux vous propulsent au pays des merveilles. Enfant déjà son charme lui attirait les grâces des professeurs, à l’adolescence tous les garçons étaient à ses basques. Elle n’est pas vraiment belle, elle est magique, un casque d’écureuil, des yeux de chat, un nez un peu trop grand pour l’ovale délicat de son visage et une bouche sensuelle aux lèvres bien ourlées. Son corps de femme s’est paré de rondeurs voluptueuses mais elle a gardé sa taille fine, ses lèvres magnétiques et ses dents d’ivoire. Moi, je suis son antithèse, chevaline, trop grande, trop brune, trop sèche et d’une platitude qui frise la maigreur. Depuis toujours je suis son faire valoir mais elle m’entraine dans son sillage et sans elle je ne serais que la moitié de moi-même. Les années de pensionnat lui ont donné envie de mordre la vie à pleines dents. C’est là que nous nous sommes connues. Mes parents divorcés m’ont abandonnée toute petite aux sœurs de Sainte Marie dans la plus grande indifférence. Alice quant à elle, n’a jamais connu son père et sa mère est morte en la mettant au monde. Sa grand-mère l’a mise en pension car elle ne se sentait pas la force de l’élever seule mais, tous les samedis, une voiture avec chauffeur venait la chercher pour l’emmener jusqu’à sa superbe propriété tourangelle. J’ai eu la chance d’y passer de nombreux weekends. C’était une vaste demeure en pierre de Tussau qui surplombait les vignes. Nous passions de longues heures sur la terrasse ombragée à poursuivre des chimères et à rêver notre avenir. J’étais déjà envoûtée, hypnotisée, ensorcelée.

Alice mon amour, libre et volontaire, sans toi je n’aurai jamais osé me lancer dans de longues et laborieuses études de médecine. Mais si tu avais décidé d’être danseuse ou acrobate, je t’aurais suivie tout pareil. Au décès de sa grand-mère, la luxueuse propriété a été vendue et l’héritage partagé entre une douzaine de petits enfants. Alice a eu le cœur brisé mais ça lui a permis d’ouvrir son cabinet de psychothérapeute à Tours et je l’ai rejointe aussitôt avec deux autres médecins généralistes.

Trente ans de partage et de passion secrète mais aujourd’hui mon monde s’effondre, Alice est partie.

Pourtant, la journée avait bien commencé, le soleil était au rendez-vous de notre barbecue et l’ambiance festive. Il y avait foule et nous avons à peine pu échanger trois mots mais avant son départ j’ai croisé son regard et elle m’a souri presque tendrement. Je l’ai vue s’éclipser discrètement et passer sur la route en contrebas cheveux au vent dans sa mini décapotable. Elle est partie sans rien dire, sans une explication, sans Thomas son compagnon depuis trois ans et surtout sans moi. Je n’aime pas Thomas, il est bel homme mais suffisant et ennuyeux. Je suis convaincue qu’Alice n’est pas heureuse avec lui mais si elle voulait rompre, pourquoi est-elle partie ainsi sans un mot?

Ça fait maintenant très exactement vingt-quatre heures qu’Alice a disparu. Thomas est fou d’inquiétude, pas autant que moi. Elle n’est même pas repassée chez elle, elle est partie sans bagage et sans Lewis son affreux chat nu de Chine. Inutile d’aller voir la police, elle est majeure et vaccinée et je sais qu’elle n’aimerait pas qu’on la poursuive. Son portable sonne dans le vide et j’ai un mauvais pressentiment. Si Alice ne revenait pas, plus jamais, j’en mourrais.

Ça fait maintenant deux longues journées qu’Alice est partie. Thomas est totalement inutile, ridicule, larmoyant, il ne fait que répéter en boucle qu’elle ne reviendra pas. Depuis deux jours je n’ai pas fermé l’œil, je réfléchis, je cherche, je veux comprendre.

Je trouvais Alice un peu distraite depuis quelques temps, j’avais même parfois la désagréable impression de parler dans le vide. Elle s’est montrée hésitante quand je lui ai parlé de l’organisation des prochaines vacances, ça m’a intriguée. Ne nous voilons pas la face, et si elle avait fait une nouvelle rencontre amoureuse, une de plus, si elle s’était enfuie sous le feu de la passion ? Non, ne pas penser à ça, c’est trop douloureux.

Et si elle avait eu problème avec un de ses patients ? Ce sont parfois de vrais psychopathes, je rase les murs quand je les croise dans le couloir du cabinet médical.

Mais rien, non rien n’explique pourquoi elle est partie sans rien dire, sans rien me dire.

Le sommeil me gagne et je finis par m’endormir d’épuisement sur le canapé du salon, mon portable à la main. Quand il se met soudain à chanter et vibrer, mon coeur arrête de battre. Entendre la voix d’Alice est une délivrance, un tel soulagement que j’en pleurerais de bonheur mais ma joie est de courte durée. Il n’y a plus de doute, Alice est partie pour de bon. Elle a décidé de tout quitter sans dire adieu pour être certaine de ne pas faire demi-tour, pour que rien ne la retienne. Elle nous a tous abandonnés pour partir à l’autre bout du monde. Elle a accepté un poste quelque part au Mexique où elle espère retrouver son père biologique mais elle refuse de m’en dire plus. Elle dit qu’elle a besoin de cette rupture, de cette nouvelle vie. Elle m’appelle car elle veut que je m’occupe de son chat alors que mon cœur est brisé.

Je mens effrontément, je dis que je comprends, que j’accepte mais c’est faux, archi faux. Je suis déjà partie moi aussi. Dès demain je casse mon plan épargne et je prends un billet pour Mexico. J’irai au bout du monde pour la retrouver sinon ma vie n’a plus de sens. Je sillonnerai le pays, je ferai appel à un détective privé s’il le faut. Je ferai tout pour revoir Alice, mon ange, ma vie, au risque même de la perdre pour toujours. Oui demain, je pars en croisade au nom de l’amitié et au nom de l’amour.

Corinne LN