07A - Bruno - Agathe

Ça commencera par un détachement. Un détachement du monde. Un détachement de soi. Tu lâcheras prise et un courant puissant t’éloignera du rivage, t’entraînera vers le large. Là où tu n’es jamais allé. Là où tu avais même peur de te hasarder. Pourtant en cet instant, malgré cette force invisible venue des profondeurs, la tentation sera plus forte que ta peur. Parce que tu sentiras le moment venu. Le moment d’oser l’aventure. De céder à l’appel magique. Celui du mystère et du frisson. Oui, tu frissonneras. Tu trembleras. De désir. D’une envie d’accomplissement. Tu ne sauras rien de précis de ce qui t’attendra mais tu sauras. Tu oublieras aussitôt les on-dit. Les histoires rapportées par ceux de ton âge. Tu les auras écoutés se raconter. Faire les fiers. Ignore les ! Ils n’en savaient pas plus avant de se laisser emporter. Toi, tu seras là, avec Agathe. Tu ne t’appartiendras plus. Tu seras possédé.

Elle t’a souri en classe de physique, le mois dernier, sans raison apparente. Et toi tu as senti ton cœur bondir. Tu ne t'y attendais plus. Jusque-là, tu te désespérais d’être transparent comme l’air. Malgré tes gesticulations. Malgré ton désir d’exister à ses yeux. Rien n’y faisait. Agathe restait hors de portée. Un astre céleste inaccessible. Une comète brillante à la chevelure d’or. Son corps attirait ton regard. Son sourire illuminait tes nuits. Tu as répondu à son signe. Sans comprendre. Sans hésiter. Tu es allé vers elle après le cours. Tu pouvais enfin t’approcher d’elle. De son visage à la peau pure. De ses grands yeux limpides comme un lagon du Pacifique. De ses mains fines aux ongles parfaits. De sa poitrine - ah cette poitrine ! - que tu n’osais plus regarder de peur de ne plus pouvoir la quitter des yeux. Alors tu lui as parlé. Encore et encore. Elle t’a répondu. Elle t’a souri à nouveau. Au moment de quitter le lycée, elle est venue vers toi. Elle n’a dit que deux mots. Les premiers mots de départ qui te soient destinés à toi seul : « À demain ! ». Et elle a déposé un baiser sur ta joue. Pas deux, comme elle faisait aux autres pour prendre congé à la va-vite. Un seul. Doux. Long. Chargé de sens. Débordant de volupté. Et tu as éprouvé ce détachement du réel. Ton univers s’est effacé, la classe, le lycée, tes parents se sont évaporés. Même ton meilleur copain a perdu toute substance. Il y avait Agathe et rien d’autre. Tu n’as rien mangé ce soir-là. Tu t’es rattrapé le matin. Après une nuit agitée. Faite de rêves insensés. De fantasmes désordonnés. De plaisirs répétés. Le petit déjeuner avalé, tu as filé plus tôt qu’à l’habitude. Tu es arrivé avant les autres. Tu l’as attendue. Elle est arrivée juste avant la sonnerie. Trop tard pour te parler. Assez tôt pour te sourire encore. Avec insistance. Tu n’as rien écouté de toute la journée. Les jours suivants, vous avez passé tous les temps de pause ensemble. À parler de tout et de rien. À commenter l’actualité, la crise du pétrole, l’affaire des diamants, la candidature de Mitterrand. Sous la pression impérieuse du plaisir de vous parler, de vous sentir l’un près de l’autre. Un soir, avant de la quitter, tu lui as pris la main. Tes lèvres ont rencontré ses lèvres. Tu as fermé les yeux. Tu t'es senti partir. Loin du rivage. Loin de tout le reste. Avant de vous séparer, tes yeux se sont noyés dans les siens. Tu l'as regardée s'éloigner. Puis disparaître au coin de la rue. Mais elle était toujours là. En toi. Tu as rapporté son image intacte à la maison. Tu t’es couché, le corps fébrile. Avec le souvenir de son odeur, la sensation persistante du contact de sa peau, la douceur de sa voix, le goût de ses baisers. En fermant les yeux, tu l’as vue se dévêtir devant toi et s’étendre sans te quitter du regard. Tu t’es pressé contre son corps chaud. Tu as caressé ses formes généreuses. Tu as joui de ses seins offerts. Au réveil, ta première pensée fut pour Agathe.

Quelques jours plus tard, elle t’a proposé de venir chez elle. Pour prendre le soleil. Se sentir moins seule en l’absence de ses parents. Pour être avec toi. Oui, c’est ce qu’elle a dit. Pour être avec toi. Tu as dit oui. Pour être avec elle. Pour être, avec elle. Car sans elle, tu n’es plus toi-même. Ton être seul ne suffit plus à ton existence. Agathe fait partie de toi désormais. Tu en es sûr. Tu as besoin d’elle pour vivre. Tu l’as rejointe en début d’après-midi. Vous êtes allés dans le jardin. Elle t’a montré les fleurs, le bassin aux poissons rouges. Tu ne voyais qu’elle. Il faisait chaud. Vous êtes entrés dans la maison encore fraîche en ce mois de juin. Et te voilà dans sa chambre, assis sur son lit, à ses côtés. Les amarres ne te retiennent plus. Et le courant t’emporte. La terre ferme n’est plus qu’un souvenir. Tu es en pleine mer. Caressé par les vagues de désir. Et les flots emportent deux maladroits, deux impatients, deux heureux, qui s’accrochent l’un à l’autre, se cherchent, se découvrent, s’attirent, se retiennent, réinventent le monde. Tu ne sais pas où tu vas. Peu importe. Vous êtes ensemble. Et tu veux être à elle pour la nuit. Pour la vie. Pour toujours.