07A - Françoise L. Première fois

Lisa rêve dans sa chambre, elle songe à hier avec Léo. Depuis longtemps elle a attendu ce moment là, elle l’avait imaginé maintes et maintes fois. C’était différent de ce qu’elle avait prévu, elle n’avait pas eu mal comme il lui avait été raconté. Elle se regarde dans la glace, se tourne à droite à gauche, se jauge. Elle n’est plus la même, elle garde la sensation sur ses lèvres, l’empreinte sur sa peau. C’est trop pour elle, elle veut se confier, pas à Léo ils se retrouveront demain, avec sa mère impossible et trop compliqué, Amélie sa copine n’attend que cela mais c’est bien trop tôt. Elle veut encore garder le secret au creux d’elle même, être avec quelqu’un qui se tait et devine. Elle se lève, repousse sa chaise, enfile son sweat rouge à capuche, prends son blouson, ses clés et claque la porte. Dans la cuisine elle prend une pomme, croque dedans et laisse un mot sur la table: « suis partie chez grand’mère lui rapporter les DVD, rentrerai tard ». En bas de l’immeuble elle enfourche son scooter, attache son casque et démarre. Elle aime rouler vite longtemps, le vent sur le visage. Elle se faufile entre les voitures, prend les boulevards extérieurs, la porte Dauphine, traverse le bois de Boulogne. Elle a des ailes, elle hume la fraîcheur du soir, chante sa liberté nouvelle. Le printemps explose dans les arbres, les canards glissent deux par deux sur la mare Saint James. Elle gare son scooter sous la glycine d’un coquet pavillon de banlieue, ouvre le portail. Sur le perron sa grand-mère l’attend.

Lovées toutes les deux dans le canapé, Lisa souffle sur son chocolat tout chaud et chuchote : « Mam, raconte moi ta première fois » Mam pose sa tasse lentement, rêveuse, le regard vers la fenêtre et répond :

« Quelle première fois ? »

La saveur au creux de la langue, l’odeur des fraises des bois du premier baiser.

Le frôlement des mains qui se cherchent et se trouvent.

La brûlure du regard, le frisson courant de la tête aux pieds.

Le premier rendez-vous : le cœur qui palpite, le doigt qui tremble sur la sonnette.

Peut-être, le reflet du soleil couchant sur la mer, les carreaux de la couverture sur leurs épaules.

Le ciel de ses yeux, le désordre de ses cheveux.

L’inflexion de sa voix chaude, la douce fermeté de ses mains.

Le satin de sa peau pain d’épice, les vallées de dunes de son corps.

L’ivresse des sensations qui nous bouscule, la vague qui nous inonde.

L’abandon dans la caresse.

Quelle première fois Lisa ?

Depuis longtemps Lisa s’est endormie, sa grand-mère l’enveloppe d’un châle de mohair, lui caresse le front et dans un tendre baiser murmure: «Oui, toutes les premières fois ».

Françoise L.