07A - Pascale G - Le premier amour

Le premier amour.

Le premier amour est un événement marquant et influant de la vie où tout est premier : l’émotion, les sensations, l’émoi, le désir, la séduction, la tendresse, le trouble des sens éveillés, la passion, l’angoisse de l’attente, l’espoir, la déception, le chagrin.

Nous sommes en 1959.

J’étais à l’aube de mes 18 ans. J’aspirais à cet événement avec tout mon être, je me sentais prête, armée seulement de mes rêves et fantasmes de jeune fille romantique. J’étais une jeune vierge pas trop effarouchée mais bien « rangée » dans le cocon familial de l’époque. Pour les vacances de Pâques, j’avais accompagné mes parents dans leur voyage en Italie. Nous avions visité Florence et Venise. Les églises, les musées, les vieilles rues et les places débordant de vie m’avaient enthousiasmée. L’ambiance décontractée était différente de celle que je connaissais en France ; et puis je trouvais les italiens tellement beaux ! Leurs regards, leurs sourires m’étonnaient et me ravissaient. J’étais sous le charme.

Aussi, pour les vacances d’été, avant un séjour linguistique en Angleterre, j’avais projeté avec ma bonne amie un petit séjour en Italie. Nous avions envie de soleil, de mer… et de liberté ! Quelle ne fut pas ma surprise et ma joie lorsque mes parents me donnèrent leur accord ; je n’en revenais pas. Quelle confiance ! Laisser partir seules, sans chaperon, deux jouvencelles sans expérience en Italie pendant dix jours. Nous avions choisi Rimini sur la côte Adriatique, station balnéaire pas spécialement belle avec une immense plage de sable fin bordée d’immeubles et de restaurants. Notre petit hôtel était dans le centre tout proche de la plage.

Je crois que dès le premier soir de notre arrivée, nous avons rencontré nos chevaliers servants. En Italie, rien ne semble compliqué pour deux jeunes françaises en liberté. Nous nous sommes laissées aborder, ravies et insouciantes par deux grands bruns de fort belle allure : Gian-Maria et Gianni.

Gian-Maria, parlant très bien français, paraissait, au départ, s’intéresser davantage à mon amie, mais je l’en ai rapidement dissuadé, mon amie semblant d’ailleurs assez indifférente aux deux. Et oui, Pascale était prête et se révélait être une séductrice ; voilà une constatation imprévue et intéressante ! Nous avons eu simplement beaucoup de chance de tomber sur des garçons « bien » ! Ils nous ont emmenées dans une des nombreuses boîtes de nuit en plein air sous le ciel étoilé où un orchestre jouait de la musique pour danser et rêver avec des gin fizz pour désinhiber les jouvencelles. Au-delà de nos espérances, ils nous respectaient et ils étaient charmants. Nous nous sommes revus tous les jours à la plage ou dans des petits restaurants. Nous avons même passé une nuit sur la plage jusqu’au lever du soleil. Nous flirtions sans plus, les jeunes filles françaises « tenaient bon ». Moi, au fil des jours, je devenais très amoureuse mais je ne donnais que ce que je voulais bien donner, c’est-à-dire pas grand-chose ! Et Gian-Maria avait la délicatesse de s’en contenter. Il était aussi peut-être un peu amoureux.

Et puis notre séjour prit fin. Les adieux furent déchirants à la gare lorsqu’ils nous ont accompagnées. Nous nous sommes promis de nous écrire, nous l’avons fait.

Gian-Maria est venu à Paris sans Gianni. Nous nous sommes revus plusieurs fois. Nous nous sommes retrouvés à Saas-Fee en hiver, et puis les lettres se sont espacées mais je ne pensais qu’à lui. Mes parents voyaient d’un très mauvais œil cette relation. Gian-Maria faisait ses études de médecine à Bologne pour être dermatologue et mon père avait d’autres projets pour moi. Il souhaitait un gendre pour reprendre son affaire d’éditeur de tissus d’ameublement. J’ai donc été présentée à divers prétendants pouvant répondre à ses vœux. Ils ne me plaisaient pas du tout, mais l’italien brillait par son absence et son silence. J’ai connu d’autres garçons qui, en fait, ne me convenaient pas vraiment et à mon père non plus ; et puis, j’avais toujours Gian-Maria dans la tête et dans le cœur.

N’y tenant plus, un jour, je lui ai téléphoné et lui ai proposé de nous rencontrer à la fin de l’année 1962 à Cervinia-Breuil en Italie. Il a accepté, j’étais aux anges ! Nous nous sommes donc retrouvés et je lui ai demandé s’il pensait que nous pouvions avoir un projet de vie ensemble. Il m’a répondu très gentiment qu’il n’était pas prêt, et j’ai compris que je ne pouvais rien espérer et que je m’étais trompée depuis presque quatre ans, mais j’avais besoin de savoir. Je suis revenue à Paris «malade d’amour », mes parents ont cru que j’avais la grippe ! Deux mois plus tard, j’acceptais de revoir un prétendant travaillant dans l’entreprise de mon père et je l’ai épousé au printemps 1963. J’avais envoyé un faire-part de mariage à Gian-Maria, j’ai su, je ne sais pas comment, qu’il m’avait écrit mais ma chère mère avait intercepté la lettre !

Dans les années 1980, lors du festival de Verone, j’ai failli le revoir mais la rencontre n’a pas eu lieu. Je l’ai revu à Paris dans les années 1990, il était toujours aussi séduisant et charmant avec quelques cheveux blancs. En 2006, après la mort de l’homme de ma vie, mon second mari, je lui ai téléphoné, j’ai appris qu’il avait été marié et divorcé ; nous avons parlé comme si nous nous étions quittés la veille. Nous avons échangé quelques mails et des photos, j’ai appris qu’il s’était remarié, et puis plus rien. Il doit avoir maintenant un peu plus de 80 ans… Mais je lui téléphonerai peut-être un jour pour savoir s’il n’a pas été atteint par le coronavirus !

Voilà un premier amour qui a décidé de ma destinée de femme, d’épouse et de mère jusqu’à ce que je rencontre le véritable homme de ma vie 18 ans plus tard. Mais je n’ai rien oublié, comme quoi, un premier amour forcément idéalisé peut se poursuivre toute une vie.