07B - Valérie W - L'homme venu de la mer

Il sort de la mer à midi.

Faim et soif disparaissent. A cet instant, un peu assoupie, je ne peux pas bouger, juste regarder. Contempler ces territoires particuliers entre l’épaule et le bras, la jonction entre la taille et les hanches, les longues fossettes sur les reins, la ligne pure du bas de son dos. Caresser en pensée les genoux où passe un reflet fugitif. Au bout de la jambe galbée, remarquer l’articulation des chevilles avec le pied indifférent au sable brûlant. Revenir sur l’espace lisse de ses pectoraux. Effleurer avec des yeux mi-clos son ventre plat. Accompagner le petit remous de son mouvement sur la plage d’Esperanza.

Où va-t-il ce dieu vivant surgi chaque jour à la même heure d’une vague de la Méditerranée ?

Mon voisin de transat me parle, mais je ne distingue pas de parole précise. Je souris. Politesse mécanique de mon visage sortant de sa torpeur. Je laisse mon regard se perdre entre rêverie éveillée et les heures qui me séparent du prochain rendez-vous pris en silence.

Et le lendemain, je suis à ma place sur mon transat. Sur celui de gauche, je devine le même voisin, attentif et silencieux. A midi, toutes les rumeurs de la plage se taisent pour laisser place à l’inconnu né de l’onde aux facettes veloutées de saphirs. A chacun de ses pas lents ou énergiques, il soulève des petits friselis d’écume. Dans un état de somnolence, mes yeux luttent pour s’accrocher à ses oreilles parfaitement dessinées, ses épais cheveux sombres, au petit creux à la base du cou, à la ligne des jambes, aux pieds nus fermement plantés dans le sable blanc. Son aura chatoyante m’enlève mes dernières forces. Comme chaque jour depuis une semaine, il me dépasse et disparait.

Prisonnière d’une île verte surlignée de blanc, sous une couverture bleue sans nuage, que faire si ce n’est de répondre à l’appel du large. Je plonge mes orteils dans un banc de petits poissons transparents. L’air charrie des relents d’huile de friture et de crème solaire. A mon retour, mon voisin de transat m’attend avec une serviette chauffée au soleil. Enveloppée, je peux laisser mes doigts fripés errer sur les pages du recueil posé sur le pied du transat. Difficile pourtant de se concentrer sur le monde fantastique des légendes marines.

Qui est cet homme ? Mon Ulysse longtemps attendu ? Le Hollandais volant perdu dans l’éternité de sa malédiction ? Un Léviathan ou un Kraken à la recherche d’une proie facile ?

Le bruit de la plage m’arrive filtré par l’eau stagnant encore dans mes oreilles. Mon voisin m’a apporté une boisson fraiche au goût de citron. L’odeur de mon maillot humide se mélange à celle du sel craquelé sur mes mains. Fermer le livre. Se glisser dans le temps d’une sieste bercée par le chant estompé des cigales.

Ligne des transats, heures filantes, repas, rituels du coucher, du lever. Aux premières heures, fraîcheur de la thalasso. Et enfin midi. Apparition, disparition. Comment se fait-il que je ne puisse pas me souvenir de son visage, de ses yeux ? Je n’ai même pas pensé à le suivre. En serais-je seulement capable ? Je ne cherche pas à savoir où il va. Il dépasse la plage, derrière moi. Et puis plus rien. Blanc.

Le photographier, le sculpter, le peindre ? Les traits de fusain au parfum de carbone. La plume sèche sur un bloc de papier épais. La douceur du pinceau mouillé d’eau et d’encre. Tenter de capturer sa silhouette fugitive dans de maladroites esquisses. Frustration, ennui, soupirs me laissent exsangue.

Aujourd’hui je prends un risque inouï : je remonte vers une autre place sur la plage. Toujours sur un transat. Les mots de mon voisin se perdent dans le vent chaud. Lui m’a suivie, il s’appelle Pierre, il aimerait me connaître, il porte des lunettes noires. Je ne vois rien, j’attends l’autre. Viendra-t-il, l’homme de la mer, mon inconnu ? Je me coule dans le rôle de Pandora. Mes pieds restent nus comme ceux de la comtesse. Je vole au ras du sable. Midi. La mer s’est figée. Le voilà, il semble naître de la vague. Il marche avec sa détermination habituelle. J’ose aller me mettre sur son passage, je perds la notion du temps. Il s’arrête, se penche, me soulève pour me porter tout entière.

Pour la première fois, je découvre son absence de couleurs. Je peux enfin voir la forme de son visage marmoréen. Et hoqueter devant ses yeux vides. Son contact glacé procure d’abord un infini bien-être à ma chair gorgée de soleil. Proche de l’évanouissement, à la sensation de tomber dans un abîme sans fond succède le besoin de me débattre. Mais il me tient avec fermeté et m’emporte dans le ventre de la mer. Avant de perdre connaissance, j’admire la lumière prise dans les mille écailles mordorées de son corps.

Choc, cris, série d’appels. Des bras de mon amoureux marin, mon voisin de transat m’arrache pour me ramener à terre. Appuyé contre son torse, je ferme les yeux. Pierre a la peau douce. Il sent le pain frais et le café brûlant. Je le vois pour la première fois, ses yeux bleus, ses taches de rousseur, ses cheveux blond vénitien. Il me sourit, j’ai envie de me perdre dans les fossettes de ses joues. Me reviennent ses mots, sa voix. Je comprends enfin le sens de ses paroles, son inquiétude, sa sollicitude discrète et bienveillante.

Au loin, l’homme de la mer se dissout dans les vagues et disparaît à tout jamais.

Un bateau me ramène sur le continent, sans un regard en arrière, mon visage ravivé par la caresse des mains intelligentes de Pierre.