07B - Christine B. Le prince charmant

Je m’appelle Marguerite et je suis née dans les années 60. C’est quoi ce prénom me direz-vous, un peu d’une autre époque non ? Et oui mais dans ma famille c’est une tradition, on donne à ses enfants les prénoms de ses propres parents, c’est notre héritage à la naissance. Un peu lourd à porter quand même, surtout quand adolescente on est bien enrobée ! Inutile de vous dire que dans les cours de récréation votre surnom est tout trouvé, les grosses vaches fusent, ça vous donne une sacrée confiance en vous tout ça !

De mon temps les tablettes et les téléphones portables n’existaient pas. Nos occupations étaient très différentes de celles des jeunes d’aujourd’hui. Mes parents avaient une petite épicerie de quartier et mon père faisait des tournées dans les campagnes avec son camion. Quand nous avions terminé nos devoirs, mon frère et moi avions pour mission de regarnir toutes les étagères pour la tournée du lendemain, de sortir les bouteilles en verre vides (car consignées à cette époque) pour les remplacer par des pleines qui seraient vendues le lendemain. Cela ne nous amusait pas toujours de faire ça mais nous n’avions guère le choix.

Mais nous disposions aussi de temps libre. Ma mère qui aurait aimé être institutrice nous achetait beaucoup de livres. Pour ma part j’adorais les contes, surtout ceux dans lesquels à la fin un prince charmant sorti de nulle part arrive sur son cheval et enlève « sa princesse » pour la délivrer de son triste sort. J’aimais beaucoup également ces romans à l’eau de rose dans lesquels chacun rencontre sa chacune.

Et moi je vais faire comment pour le trouver mon prince charmant !

J’ai 15 ans et je suis lycéenne. La plupart des autres filles de ma classe, contrairement à moi, ont déjà un petit copain. A l’époque, pour essayer de cacher mes rondeurs, je m’affublais dans des robes trop larges qui finissaient par me faire paraître encore plus grosse que je n’étais, ça n’aide pas trop ! Il y avait bien Jules qui essayait de se rapprocher mais bon il était aussi rond que moi (son surnom c’était Bibendum le pauvre !) et en plus il avait le physique ingrat du boutonneux savant. Alors même si j’appréciais son aide précieuse pour les devoirs ça n’aurait pas été très sympa de ma part de lui laisser espérer une probable histoire entre nous deux.

Ma meilleure amie, Lisette, qui était également ma voisine, avait aussi son petit copain. Ses parents étaient un peu vieux jeu, du coup on a commencé à se faire des plans pour qu’elle puisse le retrouver sans qu’ils ne le sachent. Je lui servais d’alibi, nous étions censées passer une partie de l’après midi ensemble mais en fait il n’en était rien. Alors comme dans ces moments-là je ne pouvais être ni chez moi ni chez elle j’avais pris l’habitude de me réfugier dans une cabane abandonnée, pas très loin de la maison. J’amenais un livre ou parfois mon cahier pour dessiner, il fallait bien que je m’occupe !

Lisette avait cinq frères et sœurs, dont les jumeaux, Paul et François. J’avais six ans d’écart avec eux. François, le plus solitaire des deux, a fini par comprendre notre petit manège. Un jour il m’a suivie. Alors que j’étais tranquillement installée dans ma cabane je le vois débarquer. Je me rappelle avoir eu très peur sur le moment. Il allait tout raconter aux parents, nous allions avoir la raclée de notre vie et peut-être même je ne pourrais plus jamais voir mon amie.

Rien de tout cela n’arriva. Bien sûr il me demanda où était sa petite sœur mais il me promit de n’en parler à personne, même pas à elle. C’est comme cela que nous avons commencé à échanger lui et moi. Il venait régulièrement me retrouver dans la cabane. Je ne comprenais pas bien ce qu’une gamine de 15 ans pouvait lui apporter, mais lui me répondait ce n’est pas l’âge qui compte mais la beauté intérieure de celle avec qui on passe un moment. Je dois bien avouer que ces discours m’échappaient un peu parfois mais j’aimais sa présence à mes côtés.

Et puis, un après- midi, il se rapprocha un peu plus près de moi, me serra dans ses bras, sa bouche cherchant la mienne, ses mains plaquées sur mes reins. Ce fut un moment délicieux, je croyais rêver. De retour à la maison, mes parents ne furent pas dupes. Je devais avoir cet air un peu niais qu’ont parfois les gens qui vivent dans leur bulle, le sourire béat de celui qui est proche de la félicité.

Tu as fait quoi aujourd’hui Marguerite me demande mon père ?

Et moi tout naturellement de lui répondre : j’ai embrassé François sur la bouche.

Ni une ni deux, je reçois une paire de gifles de mon père qui m’ordonne de monter dans ma chambre. Je ne comprends rien, je n’ai rien fait de mal mais j’obéis malgré tout.

Une fois enfermée dans ma chambre je me concentre pour essayer de comprendre ce que mon père dit à ma mère. « Tu vas voir, il ne perd rien pour attendre celui-là, il va comprendre sa douleur je te le dis. Dès demain je porte plainte contre lui pour détournement de mineure »

Ma mère essaye de temporiser, en disant un petit baiser ce n’est pas la fin du monde mais rien n’y fait, impossible de le calmer.

A la suite de cela je n’ai plus jamais croisé François qui est parti travailler à 100 kms de la maison.

Mon prince charmant n’était visiblement pas trop téméraire ; ses belles paroles n’étaient peut-être finalement pas si sincères que ça ou peut-être simplement s’amusait-il avec moi.

En tout état de cause, après cet épisode de ma vie, ma vision du prince charmant a évoluée du tout au tout, voire même parfois je me demande s’il existe réellement ailleurs que dans les contes pour enfants.

Christine B.