07B - Florian G.

J'ai eu quelques mois pour expérimenter, en condensé, beaucoup de premières fois. Premier amour oui bien sûr, premières peurs aussi de me faire dénoncer, de le perdre, premières désobéissances, premières résistances, et premières haine pour cette radio qui n'en finissait pas jusqu'à me l'enlever lui.

Sortant à peine de mes études je trouvais un poste de secrétaire en chef dans une grande mairie. J'étais indépendante, impliquée, puissante. Je représentais ce que ne pouvait être une femme à cette époque: je n'étais pas mariée, imaginez-le, à 23 ans! pas de prétendant pas d'amourette rien! mes livres, mes bibliothèques et le football avant que Vichy ne l'interdise. Orpheline de la Grande Guerre, j'affichais avec fierté mon côté autodidacte, masculin comme ils disaient, ce côté qui a fait de moi un étudiant avant d'être une femme, un élu avant d'être une mère.

15 mois après mon entrée dans le service je le gérais et m'occupais de toutes les secrétaires de la mairie, quelques jours avant l'arrivée des allemands de l'occupation. J'aimais mon travail même si je devais le faire de force, je n'étais pas frappée contrairement aux autres (je ne sais toujours pas pourquoi) mais je n'étais plus libre, je n'étais donc plus moi. Régulièrement avec les autres filles nous étions interrogée sur la Résistance, jurions de dénoncer tout écart, baissions la tête en crachant sur nos amis, nos voisins.

C'est lui qui est venu me voir, comme dans les histoires que l'on se racontait enfant chez les nonnes : le prince, la fenêtre, le toc toc sur la vitre et le sourire ravageur. Il n'avait pas le droit d'être là surtout après le couvre-feu, et il était indécent d'ouvrir, seule, à un inconnu la nuit. Quelque part je pense que nous avions férocement envie de désobéir ce soir là, d'aller chercher notre liberté même si nous n'avions pas les même raisons. Je ne laisserai personne dire que j'ai intégré la Résistance pour ses beaux yeux, ses lèvres, son corps ou le danger. J'ai intégré la Résistance pour ses idées, le reste est venu avec.

Il a commencé à venir plus souvent, alors même que je lui disais que j'avais tout transcrit, que surement je n'aurai rien de nouveau avant 10 jours, il était là le lendemain. Il restait de plus en plus longtemps et je ne le chassais pas, je le regardais de plus en plus intensément et il ne partait pas. Nous tombions tout doucement amoureux, en un mois. Nous avions nos missions, nous prenions ces risques chacun de notre côté bien que je n'ai aucune idée des siens, mais cet amour s'imposait tout autant que nos responsabilités.

- Vous ne suspectez personne de faire partie de la résistance dans votre entourage, vous ne connaissez personne qui parle mal de nous les allemands, qui pourrait être dangereux ?

- Non Major

- Bien, sachez que si vous mentez, vous mourrez

Le détachement qui peut subvenir parfois avec les mots est impitoyable, j'étais persuadée de déjà trépasser d'amour, d'être capable de littéralement mourir pour lui. Il a commencé à rester dormir chez moi, c'est là qu'il a mis la radio de plus en plus souvent, et je ne faisais pas le poids. Cela me rendait nerveuse je ne voulais pas être découverte, que quelqu'un entende, me dénonce, mais il me disait qu'il devait écouter, tout écouter. Quand je lui demandais ce que signifiait que le moustique danse, pourquoi Gabrielle nous envoyait ses amitiés, il se mettait en colère. A ce moment je crois qu'il a commencé à perdre un peu de moi pour basculer vers une autres obsession. Il faisait l'amour comme possédé, ses gestes se saccadaient et il commença à venir moins. Une nuit il est devenu blanc après un message, puis est parti précipitamment. J'ai commencé à écouter la radio toute seule pour comprendre, deviner quand il reviendrait mais je n'ai pas compris. Quand les allemands sont partis j'ai repris espoir, mais comme beaucoup trop de personnes cette année là, il n'est jamais revenu.

Un an après j'ai reçu une visite, un homme ressemblant à un étudiant trop vieux, abîmé, qui lui ressemblait et j'y ai cru pendant quelque secondes, mais non. Après s'être présenté comme un ancien résistant déporté, Il s'est excusé pour avoir perdu une lettre qui m'était destinée. Il m'a expliqué que Jean parlait tout le temps de moi, des informations que je donnais, de la beauté que j'avais et de l'amour qu'il me portait. Il est mort 2 jours après le fameux message qui l'a fait partir de chez moi. Foutue radio.

C'est loin aujourd'hui, mais je continue à penser que cette histoire est importante. Comme beaucoup j'ai essayé de continuer à vivre durant cette guerre, et j'ai eu ce cadeau fou d'aimer. Alors pour notre monument aux morts, quand je suis devenue maire cette année là, c'est lui qui a été utilisé comme modèle. Il y a même à ses pieds une enveloppe fermée : depuis ces fameuses premières fois, j'ai toujours trouvé que résister et aimer allaient bien ensemble.

Florian G.