07B - Fredaine-Bénédicte Ces cheveux couleur de blé

Ces cheveux couleur de blé

Les grandes marées ont forgé le tempérament de Charlotte, une petite sauvageonne de douze ans, gamine effrontée, curieuse de tout. Pour masquer sa grande timidité elle fanfaronne. Elle n’avouera jamais ressentir joies et peines avec intensité, ni l’art de les enfouir au fond d’elle-même, en secret. Elle habite ici toute l’année, dans le silence, interrompu seulement par le cri des mouettes et le bruissement de la marée montante sur le sable qui se dérobe. Elle redoute l’arrivée de ces nouveaux voisins, des estivants...

Depuis son poste d’observation favori, le haut du mur qui borde la plage, elle détaille leurs jeunes silhouettes. Resté sur la dernière marche de l’escalier creusé dans le mur, mains dans les poches, l’un d’eux considère les lieux : à gauche la falaise tombe à pic sur la grève, sur la droite le village domine le port que l’on devine derrière la jetée, et juste aux pieds de l’adolescent s’étire la plage étroite encombrée de brindilles et d’algues sèches tandis que plus loin l’estran est couvert de goémons luisants aux parfums iodés enivrants. Pour l’instant Charlotte surplombe une tête aux cheveux couleur de blé, tout en désordre après le voyage en voiture qui a probablement été long. Au bruit des graviers qu’elle a fait bouger, la tête blond paille se tourne vers elle. Les yeux d’un bleu profond parcourent, interrogateurs, sa silhouette. Elle rougit de confusion. Mais lui :

-Bonjour !

-‘jour, répond Charlotte embarrassée avant de disparaître en courant vers sa maison.

Elle a été subjuguée par les yeux bleu de Prusse du garçon qui l’a accueillie gentiment. Elle a aimé les cheveux d’or en désordre. Elle se voit déjà élue du cœur du beau jeune homme qu’elle a entr’aperçu. Il faut absolument qu’elle le revoie. Pas trop difficile, puisqu’il habite juste en face. Le lendemain vers midi la mer est haute, elle entend des exclamations joyeuses.

-Ah, elle est froide !

-Oh non, je la trouve bonne moi. Tu as les palmes ?

Très intimidée, c’est avec une feinte assurance que Charlotte descend à son tour les marches qui conduisent au ruban de plage tout maigre laissé au ras du mur à cette heure-ci. Et juste au pied de l’escalier elle se trouve face à face avec les yeux bleu sombre de la veille. Elle voudrait entrer sous terre. Il est tout près, elle sent ses jambes flageoler de sa témérité. Mais lui très décontracté :

-Bonjour, on s’est déjà vus hier ! Vous êtes notre voisine ?

-Mmm’ Oui, voisine c’est ça !

Plus petite que le jeune homme elle voit le torse perlé d’eau de mer ici, juste devant elle. Cette peau un peu hérissée par la fraîcheur au sortir du bain l’impressionne. Ce torse imberbe l’émeut. Elle a envie de le toucher, de le caresser. Elle avance l’index. Il regarde. Désarçonnée, elle décide alors de le chatouiller. Lui recule en entrant les muscles du ventre.

-Oh là ma voisine, tout doux.

Elle éclate de rire, d’un rire nerveux, surprise par ce qu’elle a osé faire. Est-t-elle devenue folle ? Quelle mouche l’a piquée ? En guise d’excuse, elle se jette à l’eau, éclaboussant ostensiblement le garçon. Il la rattrape à grandes enjambées.

-Quel bonheur, il me suit » se dit-elle. Il lui appuie sur la tête, elle boit la tasse, il relâche, elle respire un grand coup en protestant, mais c’est pour la forme, elle est si heureuse d’avoir retenu son attention.

-Eh, qu’est-ce que c’est que cette voisine qui me provoque, s’exclame-t-il. Elle rit encore, le visage ruisselant d’eau de mer. Il regarde le minois si frais de la petite fille, si jeune petite fille.

-Allons, allons, va voir ta mère, gamine que tu es ! lance-t-il d’une voix qui hésite entre l’aigu et le grave. Est-ce l’émotion ou tout simplement la mue ? Charlotte opte pour l’émotion.

-Bof, Maman ? Pour faire quoi ? Brave-t-elle. Il n’a pas répondu, il a déjà plongé dans la vague qui arrivait et maintenant il nage au loin, de toute la puissance de ses palmes. Vexée, la petite remonte sur la plage, s’enveloppe dans le drap de bain. Cheveux dégoulinants, elle claque des dents, mais elle ne peut cesser de regarder au loin le beau jeune homme.

Pendant tout l’été, elle tentera de le retrouver, aussi proche qu’au premier jour. En vain. Quand il la voit il lui fait poliment un signe de la main, sans plus. Mais il a toujours des copains, il fait de la voile, des promenades à bicyclette. Et Charlotte se morfond, elle attend son retour assise sur la plage humide au pied de l’escalier, plage devenue un lambeau tout désenchanté depuis leur belle rencontre. Elle tremble au son de sa voix, elle espère tout l’après-midi l’entrevoir. Elle garde la fenêtre ouverte la nuit pour l’entendre rentrer. Un soir enfin, elle entend cette voix qu’elle aime, chaude, chaleureuse. Mais… quelle est cette autre voix enjouée, une voix de fille ? Aussitôt, elle déteste la dangereuse inconnue. Elle la hait. Elle la jalouse, elle voudrait être à sa place au creux des bras qui l’enveloppent avec douceur, avec fermeté, puis l’enserrent avec passion. Oui, elle a tout vu. Un jour elle tuera cette voleuse, c’est sûr. De rage, elle fond en larmes, elle se désespère d’être si jeune.

Sa vie est bouleversée, elle ne pense qu’à lui, elle croit le voir partout. Là-bas, ces cheveux blonds, sur la plage ce sont surement les siens ! Dès qu’elle sent qu’on la regarde, elle se retourne vivement, c’est peut-être … Hélas, non ! Jour de marché sur le port, c’est bien lui, il lui fait de grands signes, elle n’a pas la berlue, il vient vers elle ! Une joie insensée la submerge soudain, sa respiration s’arrête, elle demeure immobile, paralysée. Il continue à louvoyer dans la foule, il progresse vers elle. Il cherche encore, elle doute, la voit-il ? Le voici, tout près. Enfin il la remarque : « Tiens ma petite voisine, ça va ? » lâche-t-il sans même s’arrêter. Il ne l’a pas regardée davantage, il passe, il poursuit sa recherche, plus loin.

Dans cette foule ils se sont frôlés, elle a respiré le parfum de sa peau ensoleillée, toute tiède, il a tenté de remettre de l’ordre dans la paille dorée de ses cheveux et ses yeux bleu profond ont plongé dans les siens un instant. Un court instant que déjà elle a gravé dans sa mémoire.

Charlotte est encore immobile lorsqu’on lui tapote l’épaule, elle sursaute : c’est lui ? Oh, ce n’est qu’une copine de plage qui vient d’acheter deux barbes à papa :

-T’en fais une tête Charlotte, ça va ?

-T’inquiète, répond-t-elle en fourrant son visage et ses larmes dans la grosse barbe à papa rose que son amie lui offre.

Le lendemain matin, la villa d’à côté est silencieuse, mobilier de plage et de jardin rangés, volets clos. Les voisins sont partis la nuit précédente.

Alors Charlotte descend lourdement l’escalier de la plage, s’assied sur la dernière marche. La petite fille gardera longtemps le secret de ses douze ans, le secret de son immense déception.

Fredaine

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