07B - Véronique M. - L'amour interdit

Nous sommes en 1921, Monsieur et Madame Rubenpré ont fait, comme il est d’usage de le nommer ainsi, une mésalliance. En effet, Monsieur Henri Rubenpré est le fils d’un petit chapelier de la ville de Bourges, qui a fait fortune en créant un nouveau modèle de chapeau qui eut un grand succès jusque dans la capitale et multiplia par dix son chiffre d’affaires. Madame Odette Rubenpré, née mademoiselle de la Motte est fille de nobliaux désargentés, dont la lignée remonte avant la Révolution. Sa famille, la mort dans l’âme, a conclu ce mariage afin d’éviter la catastrophe financière et la vente du château dont le domaine de plus de cent hectares, fait le renom du village qui porte son nom : la Motte, 500 habitants. Le dimanche à la messe, les mottois leur donnent du Monsieur le comte et Madame la comtesse dès qu’ils franchissent le pas de l’église. Les Rubenpré ont une seule fille, Jeanne, 17 ans, qui est élevée par une nourrice qu’elle adore, Marguerite. Son mari, Fernand, bouffe du curé à qui mieux mieux et fait rire sa femme depuis toujours avec ses histoires de dévots dévoyés. Madame Rubenpré s’est très peu, voire pas occupée de sa fille, à part pendant les vacances où elle essaye de lui inculquer les bonnes manières dues à sa lignée maternelle.

Monsieur Rubenpré est un homme réservé, soumis à sa femme dont il craint les réflexions sanglantes, qu’elle ne manque jamais de lui infliger lors des dîners mondains qu’elle organise régulièrement avec les notables des environs dont le curé fait partie. C’est comme cela qu’elle se venge d’avoir épousé un homme qu’elle méprise :

-Mon pauvre Henri, dit-elle avec un air pincé, quand comprendrez-vous qu’il est indispensable de se servir de la fourchette à poisson pour déguster votre brochet à l’oseille ?

Henri baisse la tête et essaie de ne pas montrer le rouge qui lui monte aux joues. Ce n’est qu’un exemple des vexations qu’elle lui inflige, elle qui a dû se sacrifier en épousant un petit bourgeois de province.

Jeanne, lorsqu’elle retourne au château, n’a de cesse d’être à nouveau avec Marguerite et Fernand pour rire et se promener dans les prairies qui longent leur ferme.

Pour Mme Madame Rubenpré, le plus important, c’est que sa fille soit une fervente catholique. Ainsi, Jeanne va à la messe tous les dimanches et le jeudi à la chorale paroissiale. Le curé bedonnant lui ayant trouvé une voix de soprano la fait chanter en solo au sein du choeur. Elle aime cela, c’est pourquoi elle se prête de bonne grâce à cet exercice. Jolie voix autant que joli minois, Jeanne fait la fierté de ses parents dans ces moments-là. Comme Odette est, comme on dit, un « cul béni », le curé est aussi invité le jeudi soir, après la chorale. Ah, il en a bien profité, des mets raffinés de la table des Rubenpré, c’est ainsi qu’après un cognac bien arrosé, alors qu’il joue au jeu de l’oie avec Henri, il devient pourpre et, sans qu’on ait le temps d’appeller le médecin, meurt d’une crise cardiaque .

Un nouveau prêtre est nommé en hâte pour le remplacer. Quand Jeanne arrive ce jeudi à la chorale, elle a un choc devant ce jeune homme superbe et son coeur chavire. Un sentiment inconnu la surprend autant qu’il lui plait ; elle ne pense plus qu’à lui. Plus une minute pour courir dans les prairies sans cette image du Père Albert qui l’envahit, la ravit et la trouble au plus profond de son être.

Le jeudi suivant, lorsque de sa baguette et de son regard, le prêtre lui donne sa place de soprano, elle ne peut sortir le moindre son. C’est comme si sa passion intérieure la clôturait. Elle est sidérée et rougit lorsqu’il s’étonne de son mutisme. Après quelques tentatives improductives, il arrête l’exercice et l’appelle dans la sacristie.

-que vous arrive-t-il, Jeanne, c’est bien ainsi que vous vous prénommez?

Jeanne secoue la tête en guise de réponse mais ne peut sortir aucun son.

Elle hausse les épaules en signe de découragement et s’enfuie, agitée et fiévreuse. Elle revient à la ferme se réfugier dans les bras de Marguerite, la seule qui sait si bien la consoler sans lui poser de questions. Puis, elle monte dans sa chambre et s’allonge, languissante.

Elle imagine alors une stratégie qui peut la protéger du regard qui l’hypnotise. Elle n’est pas une adepte des bondieuseries, mais il lui semble que le confessionnal mettrait un voile protecteur. Il l’isolerait de cette présence par trop excitante de cet homme qui la fait défaillir.

-Demain, je vais à confesse, je ne sais pas encore ce que je vais dire mais je le sentirai près de moi.

Le lendemain, elle s’habille avec soin, coiffe ses longs cheveux bruns et pince ses joues pour leur donner de la couleur. Ses yeux sont de braises, il n’y a rien à faire de ce côté-là. Elle arrive à l’église et s’agenouille sur un prie-dieu, croisant les mains en attendant son tour. Après deux paroissiens, c’est à elle ; elle ne sait toujours pas ce qu’elle va lui confesser, mais en arrivant derrière le rideau, elle se sent prête à parler. De quoi, mystère, mais elle sait qu’elle pourra articuler des phrases. Elle entend l’autre trappe se fermer et celle qui est de son côté s’ouvrir. Malgré la fenêtre à claire-voie, elle aperçoit ce beau visage.

-Monsieur l’abbé, confessez-moi parce-que j’ai pêché.

-Allez, ma fille, je vous écoute.

-J’ai péché par gourmandise, j’ai envié une de mes camarades de classe qui avait de meilleures notes.

-Bon, ce sont des péchés véniels, vous ferez « un pater »et deux « je vous salue Marie ». Partez en paix.

Elle revient le lendemain et tous les jours de la semaine, inventant des péchés les plus farfelus les uns que les autres pour être auprès de lui. A la chorale, sa voix devient de plus en plus aérienne et lors des messes, les paroissiens se font de plus en plus nombreux. Certains même, ne croyant pas en Dieu ne viennent que pour l’entendre.

L’abbé Albert, complètement fasciné par Jeanne, commence à croire à une vocation et décide d’aller au château rencontrer ses parents. Jeanne assiste, derrière la porte à la conversation. Elle est interdite par ce qu’elle entend et lorsque sa mère manifeste l’intention de parler à sa fille du Couvent des oiseaux, lieu où elle-même a été pensionnaire, elle se sauve en pleurant pour retrouver Marguerite.

Ils n’ont décidément rien compris et sa déception quant à l’homme aimé sous la soutane lui fait percevoir son aveuglement. Elle ne peut en parler à personne, et Marguerite est incluse dans ce "personne !"

-Que vais-je devenir, comment arrêter cette course folle qui ne mène nulle part, si ce n’est en enfer !

Tellement bouleversée, elle devient mélancolique et ne s’alimente plus. Le médecin, quéri en urgence, diagnostique une anémie. Une cure à la montagne fut décidée et c’est dans les Alpes suisses qu’allongée sur une chaise longue, couverture sur les jambes, elle se met à rêver. Après une auto-critique sans concession, elle finit par comprendre qu’elle était amoureuse de l’Amour.

-je ne ferai pas comme ma mère, aigrie par un mariage arrangé, je choisirai toujours l’amour contre le devoir.

Plus tard, elle ne put s’empêcher de constater en souriant que, peu ou prou, les hommes dont elle tombait amoureuse avaient un des traits du visage du Père Albert.

Véronique M.