07B- Anne P. L'amour m'a visité

Elise, ma tendre amie, connaissant mon penchant pour l’écriture tu m’as choisie pour transmettre auprès des tiens, l’histoire de cet amour secret !

Un demi-siècle nous sépare, mais un attachement et une même sensibilité nous animent et nos nombreuses discussions t’ont intimement persuadée de ma capacité à révéler avec doigté et délicatesse le récit de cette passion ! Maintenant après ta disparition, je te revois dans ton fauteuil le visage fatigué, transfigurée par cet amour qui ne t’a jamais quittée.

Et tu commenças ton récit …

"A 25 ans, après des études d’infirmière et une grosse déception amoureuse, je m’engouffrai dans un mariage avec un ami d’enfance. Jean était chercheur dans un laboratoire. Une solide amitié et une complicité nous unissaient, sentiments que je ne qualifierai pas d’amoureux… Rapidement deux enfants arrivèrent : un garçon et une petite fille. Notre vie se déroulait harmonieusement, une certaine monotonie s’était installée. J’avais repris une activité d’infirmière à mi-temps. Nous allions parfois à la Sorbonne assister à des conférences. Un soir, un couple d’amis nous proposa de les accompagner écouter une de leur ami ethnologue…"

- Tu vois Anna, me dit-elle un sourire aux lèvres, une seule soirée peut influer sur notre destinée…

Elle poursuivit :

"Cette conférence s’avéra passionnante… Instantanément j’ai aimé la voix de cet homme, chaude et colorée qui transmettait son savoir avec un tel enthousiasme et une telle clarté. Nos amis nous le présentèrent… ‘’Antoine’’, Instant inoubliable où nos regards s’entrecroisèrent ! impossible de détacher mon attention de l’intensité qui émanait de ces yeux bleus ! J’étais envoûtée, envahie par l’émotion, incapable de prononcer un mot. Lui-même me fixait intensément. Je sentais la rougeur me monter aux joues et mon incapacité à me mêler à la discussion générale. Puis vint l’instant de la séparation, douceur de sa poignée de mains, caresse de nos yeux en partage. Je retrouvais l’émoi que procure le sentiment amoureux. Les jours qui ont suivi, je revivais les instantanés de notre rencontre, le bouleversement et le trouble qui m’avaient envahie.

Une semaine s’écoula dans l’angoisse ! Comment le revoir ?

Ce matin-là, c’était un lundi, je m’occupais des enfants, le téléphone sonna…Une voix, la sienne ! dans l’instant je l’ai reconnue… J’ai le souffle coupé, mes jambes flageolent… J’entends simplement ces paroles ‘’Je n’ai pas cessé de penser à vous’’. Sachant que j’habitais à proximité du jardin du Luxembourg, il me proposa de nous retrouver près des serres, en début d’après-midi.

L’apercevant de loin, silhouette longiligne et chevelure brune foisonnante, mes pas sont hésitants, je sens les battements de mon cœur qui s’accélèrent, mon cœur va éclater. L’émotion me submerge, je suis devant lui : ses bras s’ouvrent et je m’y réfugie. Redressant la tête, ses lèvres se posent délicatement sur les miennes… le monde autour de nous s’évanouit, seul demeurent ces bras qui m’enlacent et la douceur de ses baisers. Volupté de l’embrasement des sens, mots de tendresse murmurés entre nos lèvres scellées, nous restons soudés par la violence des émotions ressenties.

A partir de cet instant, je sus que rien ne pourrait me détourner de cet amour naissant. Notre liaison allait s’inscrire dans la durée. Antoine célibataire, possédait un charmant appartement du côté de Port-Royal à proximité des jardins du Luxembourg. Etrange, ce jardin devenait un lien qui nous reliait. Chacune de nos rencontres était un déferlement de sensualité, de désir, de tendresse amoureuse. Une insatiabilité d’amour nous habitait. Une soif de partage de nos pensées, de nos ressentis et de notre quotidien. Une plénitude nous envahissait lors de chaque moment passé ensemble. Dès qu’une opportunité se présentait, nous partagions avec joie, un déjeuner ou un dîner, un café au coin d’un comptoir, une visite d’exposition ou une balade main dans la main. Ces moments arrachés à nos vies, nous plongeaient dans le bonheur.

Antoine témoignait constamment d’une douceur naturelle et spontanée, d’une tendresse inégalée. Mais j’appréciais également l’homme à la personnalité affirmée et la grande culture qui se dégageait de ses propos. Dans les moments de tension, son humour avait le don de me rendre le sourire.

Son métier d’ethnologue amenait Antoine à s’absenter pour de longues périodes. Son terrain d’exploration était surtout l’Afrique. Inutile de te préciser le bouleversement que provoquaient ces longues séparations. Son appartement devenait mon refuge… Je m’y repliais pour lui écrire, dès que mes occupations familiales et professionnelles m’en laissaient le loisir. Ces parenthèses dans ma vie familiale me procuraient un sentiment d’apaisement. Il m’habitait dans cet environnement qui était le sien… J’avais toujours l’espoir de trouver une lettre…Son appartement nous servait de boîte postale. A chacune de ses absences, nous échangions un nombre incalculable de courriers.

- Tu dois te questionner ma chère Anna, sur ma vie familiale et ma vie au quotidien ! Comment arriver à concilier cet amour avec un mari et des enfants ? ... Je dois t’avouer que ce fut parfois perturbant. !

Mon mari, homme de science me facilita l’existence. Sa vie professionnelle l’accaparait entièrement et une certaine distanciation s’était installée entre nous. Nous avions une vie sociale distendue et chacun de nous deux vaquait à ses occupations en toute liberté. Il s’absentait également pour des congrès, en France ou à l’étranger. Quant à mes enfants, j’ai toujours été une mère aimante et attentive. Disponible également pour les accompagner dans leur vie scolaire. Échanger avec eux sur leurs préoccupations personnelles. Jamais, une parole de reproche de leur part n’a été prononcée, même à l’époque de leur adolescence, où comme l’on sait les jeunes sont dans la revendication.

En contrepartie, j’ai délaissé ma vie professionnelle… Les années ont passé…Les enfants ont grandi et pris leur envol…

Antoine est resté célibataire et m’a toujours affirmé que j’étais et resterais la seule femme de sa vie…De temps en temps, il évoquait avec légèreté, l’éventualité de vivre avec lui ! Nous nous comprenions à demi-mot, ce qui n’empêchait pas entre nous des discussions orageuses sur des sujets où nos opinions divergeaient. Un amour profond nous unissait et nous comblait. Nous partagions une même inclinaison pour la musique classique et nous nous rendions à de nombreux concerts. Notre entourage intime s’était habitué à nous voir ensemble…

Et puis la maladie d’Antoine a surgi… Depuis quelque temps, je m’inquiétais de sa santé. Je le trouvais fatigué, il maigrissait anormalement, refusait des sorties, évoquant un besoin de repos, ce qui n’était guère dans son tempérament… Enfin, il m’avoua qu’après consultation de son généraliste et d’un spécialiste, suivies d’une batterie d’examens, le diagnostic était tombé : cancer du pancréas. Il lui restait quelques mois à vivre…Tu imagines mon désespoir…et l’épreuve morale pour Antoine.

Dès cette annonce dramatique, je ne l’ai plus quitté un instant ! Je ressentais un tel amour et une telle reconnaissance pour cet homme qui m’avait constamment comblée et aimée depuis notre premier regard échangé… Nous avons vécu ces derniers mois avec intensité et sérénité, nous immergeant dans nos souvenirs de bonheur partagé.

Deux ans plus tard, mon mari a été emporté par une embolie cérébrale…

Depuis 20 ans, Antoine accompagne chacune de mes pensées… Son regard tendre et amoureux m’enveloppe et je perçois encore la caresse de ses mains sur mon visage. En te confiant ce récit de ma vie, ma chère Anna, mon vœu le plus cher est que cette histoire d’amour ne tombe pas dans l’oubli ! Je souhaite que mes enfants connaissent l’étendue du bonheur que leur mère a vécu ! A ce propos, me reviennent en mémoire les paroles de Romain Gary dans la Promesse de l’Aube : Je n'ai jamais imaginé qu'on pût être à ce point hanté par une voix, par un cou, par des épaules, par des mains. Ce que je veux dire, c’est qu’elle avait des yeux où il faisait si bon vivre que je n’ai pas su où aller depuis ‘’.

Anne P.