07B- Corinne LN Parenthèse sybarite

Ceux qui ont connu l’ivresse des chaudes soirées bordelaises, la griserie de rouler en décapotable la nuit au cœur des vignobles sur des routes désertes et l’émotion de la dégustation de grands crus dans les caves voutées à la lumière des bougies, ceux qui ont un jour cédé à la troublante exigence d’un désir irrépressible sans tenter de lutter ni de réfléchir, ceux-là se reconnaîtront.

Il était très blond, très grand et unijambiste, c’est tout le souvenir ce que je garde de lui. Quand il a enlevé sa prothèse, sa jambe était sectionnée au-dessus du genou, la droite ou la gauche je ne sais plus. De toute façon, je n’étais déjà plus en état de résister.

Je ne le connaissais pas, je ne l’avais jamais croisé auparavant, je ne sais rien de sa vie, j’ignore son nom et j’ai oublié son visage. Je ne me souviens que des sensations, de cette attraction irrésistible, de ce désir impérieux, de ce plaisir foudroyant. Jamais je n’ai de ma vie éprouvé la même soif, le même abandon ni avant ni après cette nuit euphorique.

Nous assistions à un symposium de recherche international financé par un laboratoire prospère et dispendieux. Nous étions près d’un millier de participants de toutes origines et de tous âges. J’avais une trentaine d’année à peine et je venais d’être embauchée dans mon entreprise. Après une longue journée de travail à courir de réunion en réunion, nous avions droit à un somptueux cocktail dans le hall de l’hôtel avant le départ des cars pour une visite des meilleures caves autour de Bordeaux.

Je discutais avec un collègue quand j’ai senti la brûlure de son regard sur mes épaules. Je portais une robe rouge à fines bretelles et pour tout bijou deux créoles en or, mes cheveux auburn étaient attachés haut sur ma nuque. J’ai tourné la tête lentement. Décontracté, bronzé, le col ouvert, il souriait et me fixait avec une telle intensité que je crois que j’ai rougi. Je me suis approchée du buffet pour poser ma coupe vide et quand je me suis retournée il était derrière moi à me toucher. Il ne me quittait pas yeux, c’était à la fois dérangeant et délicieux. J’aurais pu m’offusquer de cette approche sans équivoque mais j’étais subjuguée par son aisance et sa prestance. Il se dégageait de cet homme mur et charismatique quelque chose de profondément viril qui me troublait, me laissait lascive et sans volonté.

Nous sommes restés quelques instants les yeux dans les yeux sans parler, sans échanger la moindre banalité. Comme les participants se dirigeaient vers les cars, il m’a proposé de m’emmener en voiture d’une voix rauque et profonde. Encore une fois, j’aurais pu refuser mais le suivre était une évidence, comme inéluctable. Ce soir-là le firmament avait quelque chose de magique, il y avait quelque chose dans l’air, j’en suis certaine, un souffle d’érotisme, un vent de liberté absolue. Il avait garé son pickup Toyota sur le parking de l’hôtel.

Nous avons d’abord rejoint l’équipe pour déguster quelques merveilles. J’étais sur un petit nuage, les vins était somptueux et nous étions déjà seuls au monde, savourant chaque seconde, ivres des plaisirs à venir. Son désir palpable éveillait en moi un besoin irrépressible d’être touchée, de sentir la chaleur de son corps. Nous n’avons visité que la première cave et nous sommes rentrés bien avant les autres dans notre luxueux hôtel. Je vous laisse imaginer si vous le souhaitez la fièvre de nos ébats. Je me souviens m’être demandé s’il était possible d’en mourir.

Je me suis éclipsée au petit matin sans le réveiller pour être seule et redescendre sur terre. Je n’ai jamais regretté cette folle parenthèse avec un inconnu, je ne l’ai jamais oubliée non plus. Je n’ai jamais cherché à le revoir et je n’en ai même jamais eu envie. C’est sans doute pour cette raison que je n’ai éprouvé aucun remords nonobstant notre bonne vieille morale judéo chrétienne.

J’arrive parfois, les paupières closes sur la moiteur des nuits d’été, à revivre quelques instants de cette nuit sybarite durant laquelle, dans mon souvenir, nous n’avons pas échangé un seul mot. Peut-être simplement car il n’existe pas de mots pour décrire la bouleversante intensité de ce moment.

Corinne LN