07B- Dominique S - La rencontre

Je suis né à Fort de France, marié, divorcé, pacsé, trois enfants.

Je suis passionné par les arts martiaux et parallèlement à ma vie professionnelle, je participe à des compétitions à l’étranger, je peux également diriger des stages.

Il y a quelques années, j’ai été appelé en Allemagne pour former un groupe d’étudiants en mal d’exotisme.

Dans le lot, la petite bourgeoise blonde de service, incontournable, bien éduquée qui craque sur un noir aux dread locks. Je ne me suis pas méfié.

Je savais garder mes distances, prévoyant le risque du rejet ou de l’humiliation une fois l’engouement passé. Dès les premiers jours elle se fit remarquer.

Délurée, ne sachant plus se tenir après avoir bu un ou deux verres, elle me draguait ostensiblement sans pudeur devant tout le monde.

Je suis plutôt du genre réservé, et pudique. Ma situation conjugale compliquée pour utiliser un mot à la mode m’incitait à ne pas me lancer dans des aventures supplémentaires. Les stagiaires organisèrent de façon quelque peu perverse, un dîner en plein milieu du stage. Certainement voulaient-ils s’amuser à me voir empêtré dans les filets de la blonde.

Comme prévu, elle but un coup de trop, comme prévu la drague effrontée reprit de plus belle me laissant très gêné.

Elle se levait, me tournait autour, me frôlait et m’invitait ouvertement à aller faire un tour je ne sais où, ce dont je n’avais nullement envie. Elle me faisait l’effet d’une folle et j’avais déjà largement donné dans ce domaine. J’ai attendu qu’elle refroidisse, ce qui n’était pas gagné.

J’ai pu m’éclipser sans qu’elle s’en aperçoive, perdue qu’elle était dans les vapeurs d’alcool.

Sans doute un autre allait profiter de l’occasion et je m’en réjouissais me croyant débarrasser de l’affaire. Le lendemain et les jours qui suivirent, dégrisée, elle continua ses œillades, ses rires nerveux, cherchant la moindre occasion pour le contact…

Elle était jolie. Sobre, elle pouvait même avoir un discours cohérent. Je lui dis que j’étais marié et que j’avais un enfant.

Elle a éclaté de rire, elle ne me croyait pas. Je lui ai montré les photos. Surprise, il a fallu que je lui raconte ma vie.

Sérieuse tout à coup et attentive, elle ne riait plus. Elle m’écoutait gravement et avait laissé tombé toute tentative de séduction, du moins c’est ce que je croyais. Je lui racontais donc où j’en étais.

Curieusement, j’étais content de parler de moi à quelqu’un qui petit à petit s’intéressait plus à mon parcours qu’à ce que je paraissais. La confiance s’installa, et je remarquai chez elle un changement de comportement. Elle avait laissé tomber le côté séduction, tableau de chasse etc… pour une relation plus sereine, sincère. Le stage se terminait et j’allais retourner à mes problèmes familiaux. Je m’y préparais. Je savais que j’avais bénéficié d’un court repos et qu’il me faudrait reprendre mes valises pour revenir au point de départ sans que rien ne soit réglé, et sans que je n’entrevoie la moindre solution.

J’étais préoccupé, triste. Elle s’en aperçut. Je me confiai davantage. A son tour elle se mit à me parler d’elle, de sa vie, de son passé, de son présent et de son avenir. Petit à petit, à pas feutrés mais sans baisser les yeux, elle évoqua notre relation et ses sentiments à mon égard. Elle devenait étrangement sérieuse.

- Je suis amoureuse.

- ça passera

- non, je parle sérieusement, je ne veux pas qu’on se quitte

- qu’on se quitte ?

- Oui, je sais que je veux vivre avec toi, construire une famille.

- Tu ne penses pas que c’est un peu rapide ?

- Je me connais. Je sais faire la différence entre une amourette et une relation importante, cruciale. Je t’ai écouté. Je sais qui tu es, je sais que tu n’es pas heureux.

- Chacun sa galère.

- Oui, mais là je peux t’aider

- Et pourquoi ?

- Parce que je t’aime.

- Ah oui ?

- Oui, je ne plaisante pas.

Il était 14 heures, on a dîné ensemble, à 4 heures du matin, on parlait toujours, ou plutôt je l’écoutais, je la regardais. Elle m’offrait tout, j’entrevoyais un rêve. Avec elle, je surmontais les obstacles, des solutions m’apparaissaient, l’espoir renaissait et surtout elle m’aimait, c’était indéniable. J’ai divorcé, elle s’est occupée de ma fille comme si c’était la sienne. Elle a voulu un enfant, on a loué une maison, elle a voulu qu’on devienne propriétaire, j’ai suivi. Elle parlait d’évoluer… Je me suis mis à mon compte, elle a trouvé du boulot… Elle voulait aller plus loin, voyager… Notre vie lui semblait monotone. Nous avons quitté le pays, nos amis, la maison, le boulot, la boîte que j’avais créée, je suivais. L’espoir était toujours là, tout serait mieux ailleurs, plus tard, si on s’y mettait, si on changeait, si on faisait un deuxième enfant. Je suivais. Puis un jour, sans que j’en sois vraiment surpris, j’ai senti qu’il me fallait partir. Laisser la place.

Elle m’avait aimé, elle ne m’aimait plus. Elle ne me supportait plus.

Dominique S.