07C- Jean-Pierre G - Chienne de vie

C’est si étrange, si inhabituel chez lui. Ce midi il a à peine mangé, un reste de cassoulet réchauffé. Il semble préoccupé. Au téléphone quatre fois par jour, « non madame je ne suis pas intéressé, je me chauffe au bois, non merci… Je vous en prie. »

Parfois il s’isole dans la salle de bain ou les WC ,mais prendre une douche en début d’après midi, ça ne lui ressemble guère.. Et voilà qu’il sort ses chaussures, les chouettes,les bleues en croco , et vas-y que je te frotte et que ça brille, pourtant je croyais qu’elles lui faisaient mal aux pieds....

Et voici la chemisette rose, repassée, sur son cintre et la cravate lilas en soie : il va pas oser mettre une cravate avec une chemisette comme les banquiers ?!!! Qu’est ce qu’il mijote ? et toujours pas disposé à m’emmener faire le tour du pâté de maisons ! Je vais louper mon copain Jack Russel, toujours à l’heure , lui….

Il minaude devant la glace, se repasse un coup de rasoir, s’inonde de « Terre Sauvage » d'Hermès : je l’aime pas celui-là, ça me rappelle le désinfectant du chenil avant, quand on m’avait récupérée sur l’aire d’autoroute.

Bon,cette fois c’est la bonne, il ouvre le coffre, je saute dedans, on ne sait jamais au cas où il m’oublierait, je ne veux pas rater la surprise car il se mijote une grosse surprise pour qu‘il se déguise en toréador d’opérette… J’ai de sérieuses raisons de penser qu’il court rencontrer sa nouvelle chérie, celle avec qui les conversations durent des heures à ne rien se dire d’intéressant. J’espère bien que l’on ne va pas se taper trois heures d’autoroute ! ça me fait mal au cœur, surtout dans les embouteillages.

Ah ben voilà qu’il sort la glacière et le champagne ! L’autre jour pour le pique-nique avec les copains, il avait apporté un muscadet, aujourd’hui c'est Rosé brut « Philipponat grand cru ». Il veut l’épater et si ça se trouve elle marche à la Volvic…. Enfin…!

C’est bon ? Alors ? on décolle ? J’attends....

Il avait oublié ma laisse ; dommage, j’adore fouiner, sentir les bonnes odeurs, flairer un petit jeune qui frétille du postérieur ; j’espère qu’on ira à la mer, que je pourrai cavaler, faire peur aux mouettes, trouver des bois flottés, gratter le sable humide. Vivre ma vie simplement. …

Enfin ça y est, on roule… Je pique un petit somme ...Mais qu’est-ce qu’il se passe ? On dirait qu’on tourne en rond…« Pardon madame, je cherche Monsieur Philippe, le jardinier.. » Ça y est enfin, on est arrivé chez le jardinier ! Je vais pouvoir me dégourdir les pattes .

Quel beau grand jardin chez Philippe et Nicole,de vieux amis de mon maître que l'on visite au passage.Ils vont,comme d’habitude, faire le tour du potager, des fleurs, discuter des méthodes de culture, des variétés de rosiers, des maladies et des prochaines foires aux plantes…Donc à moi la liberté! Tout à coup je me retrouve face à une boule de plumes caquetante, encore une poule qui a peur que je lui croque sa progéniture !

Dare dare,je m’éloigne et vais à la découverte ; j’ai tout mon temps puisqu’ils refont le monde autour d’une bouteille de cidre. J’en profite pour faire un tour vers le pré des ânes. Soudain, on me siffle, on insiste, j’entends les appels. Vite, je prends les raccourcis…et plouf !!! je me retrouve au milieu des roseaux, pataugeant dans la mare que je n’avais pas vue !! Aie aie aie ! ça va barder !

Devant l’air atterré de mon maître, Philippe saisit le tuyau d’arrosage et tente,en vain de me nettoyer, Nicole suggère alors un passage au « Frise toutou » salon de toilettage du bourg voisin. Je me retrouve houspillée par mon maître qui, ne cesse de regarder sa montre et constate que le rendez-vous de 18h30 semble bien compromis.Il m’embarque sans ménagement … Finalement après d’âpres négociations, je me retrouve sur la table de toilettage entre les mains de l’employée qui me console ; enfin on me parle gentiment.

Mon maître,lui, ne cesse de regarder l’heure et tente en vain de joindre la Belle via le téléphone du salon.

Après tous ces déboires nous parvenons enfin à l'adresse .

Mais la grille est fermée,un message y est accroché :

20h40 !... le 20 juin 1989

"Pierre, il n'est pas dans mes habitudes d'attendre un homme! Malgré ce principe, je vous ai attendu plus d'une heure et demie. Votre goujaterie n'a d'égale que votre manque de ponctualité. Restons-en là. (Inutile de chercher à me joindre.)" Anne Marie.

Jean Pierre G.