07A - Dominique B - Les premiers ... et le dernier

Le premier…

Moi 6 ans, j’apprends à lire et à compter. Lui 9 ans, il lit des livres sans images et sait tout des divisions. Il passe deux fois par jour dans ma ruelle et fait toujours tinter la sonnette de son vélo jaune devant chez moi. A chaque fois, mon cœur s’emballe puis s’arrête. Au bord de défaillir, je m’allonge sur le carrelage frais et attend la fin de la tempête. Divines petites morts d’enfance. Orages soudains. Aucun mot échangé entre nous, jamais. Je ne suis même pas certaine d’un regard, encore moins d’un sourire. Seules résistent à l’oubli cette sonnette et la couleur de son vélo. Aujourd’hui encore, il m’est un peu douloureux d’imaginer que ce grêle tintement ne m’ait pas été destiné, mais qu’il fût seulement, bêtement obligatoire à l’entrée du virage de la ruelle. D’où vient l’émotion d’une enfant ? Est-ce l’amour qui déjà fait ses gammes dans l’attente des premières symphonies ?

Le corps entre en scène…

Le premier suivant …

Le pull rouge et les taches de rousseur d’un matheux planté chaque matin au fond du bus qui nous chahute jusqu’au collège. Un sourire esquissé, à peine, comme une politesse concédée. Chacune des deux marches du bus m’est un Everest qui me coupe le souffle. Si un passager me cache son visage, mes yeux s’embuent. Le trajet est un calvaire. Comment le regarder sans qu’il me voie le regarder ? Deux ans sans un mot puis un « salut, ça va ? » me fige, muette, paralysée. Un abîme s’ouvre en moi. Engloutie par la déception, je n’aime pas sa voix ! Cette irruption dans la réalité dévaste mes compositions intérieures. Dégrisée.

Le corps déboussolé ?

Les premiers inaccessibles…

Les trop vieux qui ne voient encore que la chrysalide et se penchent sur d’autres papillons aux ailes déjà déployées…le moniteur de ski outrageusement bronzé, lèvres blanchies et lunettes miroir ondule sur la neige…le maitre de manège, seul, sait tout imposer à son cheval…le plagiste blond joue au volley en fin d’après-midi, jambes galbées et muscles jouant sous la peau d’un torse encore imberbe…le meilleur ami de papa joue des bossa nova à la guitare et chante en brésilien, la moustache toujours rieuse…un marin grec demande ma main à mon père pour plus tard…

Le corps se prépare, silencieux mais troublé.

Premiers pas sur la lune…

21 juillet 69, soir de fête au bord d’un lac, guirlandes électriques colorées, piste de danse à peine éclairée sous les étoiles, aux gesticulations endiablées succèdent les slows…enfin ! Je le cherche du regard et son sourire me glisse dans ses bras. Hey Jude…7 minutes de balancements corps contre corps…sa main promène sur mon dos une lenteur caressante tandis que sa joue encore soyeuse cherche la mienne. Quelques effleurements le conduisent jusqu’à mes lèvres qui restent d’abord scellées par une ridicule peur du ridicule, puis s’entrouvrent peu à peu sous les frôlements insistants des siennes. Le monde, l’univers entier m’habitent alors d’un exquis charivari. Je ne suis plus que voyage. Les frémissements de la peau, les vagues au creux des reins, les mains qui frôlent une nuque ou une épaule… Je suis sûre de l’aimer pour la vie !

Le corps balbutie…

Premier corps étranger

Amoureuse qui n’ose d’un amoureux qui ne sait. Le soleil d’un début d’été nous allège de nos gilets et blousons. L’herbe encore tendre nous accueille. Deux jeunes corps se cherchent, se déchiffrent, se découvrent en un ballet maladroit et incertain. Basculement d’une pudeur innocente à une intimité encore craintive. Tout est joie et révélation… La gourmandise s’invite et secoure chaque nouvelle traversée de ces ailleurs neufs. Déferlante de désirs renouvelés pour une joyeuse et vibrante noyade.

Le corps dépêtré se dénoue.

Du premier au dernier…

Tous aimés. Tous désirés. Longuement ou brièvement. Chacun comme une chaleur, une aventure, une douleur parfois, une complicité, un bonheur, une surprise…désappris, oubliés parfois ou brûlants malgré les années écoulées loin de leur présence…Ces vertiges dont je renaissais neuve et impatiente. Sans remords, sans regrets mais une infinie gratitude pour ces veloutés de ma vie.

Le corps rêve…encore…toujours…à jamais !