08A- Corinne LN - Paros

La tortue Alagha est morte de sa belle mort au Nigeria, elle avait trois cent quarante-quatre ans. C’était le plus vieil animal vivant sur terre et elle en a vu passer des pandémies sur sa carapace mais pour nous, jeunes européens, c’est la toute première fois. Le monde entier s’est arrêté de vivre devant le microscopique Corona. Face à cet ennemi invisible et imprévisible nous avons perdu nos repères et notre liberté. Alors, chacun s’est construit son cocon de confinement comme il pouvait avec plus ou moins de bonheur et, quand le quotidien aura repris ses droits, chacun gardera un souvenir très personnel de cet interlude.

Nous, nous avons Paros et il a fait exploser notre petit monde tranquille.

Paros, tu as pris le nom d’une île des Cyclades, vieux fantasme de l’autre mâle de céans, et vous avez fait la paire tout de suite. Où serais tu boule de poil si le corona n’avait pas frappé ? Probablement pas chez nous. Il nous a fallu cette privation de liberté, cette folle envie de profiter de la vie et de notre bonheur de vivre à la campagne pour que nous osions bouleverser notre bel équilibre.

Tu es arrivé tout droit d’un chenil malodorant où tu as du te battre pour survivre. Tu n’osais pas passer le seuil, tu n’étais probablement jamais entré dans une maison. Tu n’osais pas manger non plus, tu attrapais les croquettes une à une pour aller les avaler plus loin. Tu buvais dans les flaques et sur les feuilles de rosier. Tu avais peur de tout, de la machine à café, d’une porte de placard, d’un bruit de casserole. Tu étais maigrichon, tu te grattais, tu courais après ta queue et tu laissais des petits cadeaux partout dans notre maison bien propre, dans notre joli jardin.

Bien sûr, j’avais dit « pas d’élevage jamais, quelle horreur » mais l’éleveur a été malin, il est passé avec toi « à tout hasard » malgré le confinement. Impossible de résister, c’était ta chance et nous t’avons sauvé d’une triste vie de reproducteur sans affect. On nous a dit que tu serais petit mais j’attends de voir. Tu es superbe mais tu pousses par morceaux, en longueur puis en hauteur, les pattes arrière puis les pattes avant. Selon les jours tu tiens du fox, du bouvier bernois, de l’épagneul ou du border collie. Pourtant tes ancêtres sont censés être basques et avoir grandi dans une ferme en Californie.

En tous cas, c’est gagné pour toi. A peine quinze jours que tu es là et la maison t’appartient. Tu es si heureux d’être sorti de ta cage, tu es gai comme un pinson, tu as le petit ventre rond du chiot en bonne santé, tu dors sur le dos les pattes en l’air et tu trottines joyeusement autour de nous. Vacciné, vermifugé, promené, câliné peut-être un peu trop, tu es tellement mignon quand tu dors, tellement épuisant quand tu ouvres un œil sous tes sourcils froncés. Les promenades avec toi ont une autre saveur, un charme de plus. Tu continues à grignoter tout ce que tu trouves, les lacets, les escargots, les cailloux, la terre, les crottes de chat, et surtout l’herbe, toute la verdure que tu peux trouver pour plagier les vaches qui longent le jardin. Ton poil est si doux, impossible de passer à côté de toi sans caresser ton petit ventre moucheté, sans embrasser tes oreilles accrochées bien haut. Tu débordes tellement d’affection que tu oublies souvent que tu as de petites dents bien acérées. Tu joues un peu les enfants gâtés et nous luttons pour que tu gardes ta place de petit chien. Tu apprends à nous faire confiance et tout doucement nous en faisons autant en essayant de trouver l’équilibre entre amour et éducation.

Avant toi, j’avais oublié à quel point un chiot prend de place, de temps, d’énergie et de sommeil. J’en arrive même à penser parfois que nous sommes trop vieux. En pleine crise d’anthropomorphisme, nous vivons chien, nous dormons chien, nous rêvons chien, nous parlons chien. Nous nous prenons les pieds dans les jouets et dans les paniers que tu délaisses pour le canapé pourtant trop haut pour toi. Nous voilà debout à six heures du matin et en promenade par tous les temps, tu nous vampirises mais tu nous donnes aussi un grand coup de fouet. Je sais que tu n’as pas fini de nous épuiser mais tu vas devenir un merveilleux compagnon et tu feras le bonheur de nos petits-enfants.

Corinne LN.

Et oui, Paros, c’est parti pour de longues années de joie et de complicité. Tu seras mon dernier chien, c’est certain et nous allons vivre de grands moments. Et, si je dois un jour raconter mes souvenirs de ce sacré confinement, grâce à Sybille et grâce à toi, je le ferai avec un doux sourire.